11/04/2013

Jacques Prévert

Barbara

Rappelle-toi Barbara  
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là  
Et tu marchais souriante  
Épanouie ravie ruisselante  
Sous la pluie  
Rappelle-toi Barbara  
Il pleuvait sans cesse sur Brest  
Et je t'ai croisée rue de Siam  
Tu souriais  
Et moi je souriais de même  
Rappelle-toi Barbara  
Toi que je ne connaissais pas  
Toi qui ne me connaissais pas  
Rappelle-toi  
Rappelle-toi quand même jour-là  
N'oublie pas  
Un homme sous un porche s'abritait  
Et il a crié ton nom  
Barbara  
Et tu as couru vers lui sous la pluie  
Ruisselante ravie épanouie  
Et tu t'es jetée dans ses bras  
Rappelle-toi cela Barbara  
Et ne m'en veux pas si je te tutoie  
Je dis tu à tous ceux que j'aime  
Même si je ne les ai vus qu'une seule fois  
Je dis tu à tous ceux qui s'aiment  
Même si je ne les connais pas  
Rappelle-toi Barbara  
N'oublie pas  
Cette pluie sage et heureuse  
Sur ton visage heureux  
Sur cette ville heureuse  
Cette pluie sur la mer  
Sur l'arsenal  
Sur le bateau d'Ouessant  
Oh Barbara  
Quelle connerie la guerre  
Qu'es-tu devenue maintenant  
Sous cette pluie de fer  
De feu d'acier de sang  
Et celui qui te serrait dans ses bras  
Amoureusement  
Est-il mort disparu ou bien encore vivant  
Oh Barbara  
Il pleut sans cesse sur Brest  
Comme il pleuvait avant  
Mais ce n'est plus pareil et tout est abimé  
C'est une pluie de deuil terrible et désolée  
Ce n'est même plus l'orage  
De fer d'acier de sang  
Tout simplement des nuages  
Qui crèvent comme des chiens  
Des chiens qui disparaissent  
Au fil de l'eau sur Brest  
Et vont pourrir au loin  
Au loin très loin de Brest  
Dont il ne reste rien. 

 

Jacques Prévert

08:46 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

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