29/04/2013

Claude Bauwens

Mon jardin d’oiseaux (extrait)

À Danielle.

Ils niaient les évidences mais ne démordaient pas d’une seule : je n’étais pas des leurs. Je fus exclu, reclus. Enfin, ma maison commença de me rejeter comme un corps étranger.

Détaché.

Seuls mes oiseaux récupéraient ce détachement.

Je m’étais accoudé à la table de cuisine, qui m’avait longtemps servi « d’écritoire » du temps où ma plume fixait et épinglait les papillons des mots entre des journaux froissés et malodorants, rassemblant des épluchures de pommes de terre, les feuilles de la salade, du chicon ou du chou, que coiffe le marc de café. Parfois, je brandissais une feuille marquée du sceau de mon génie et d’une immense tache de graisse.

J’appartenais de plus en plus à l’extérieur qu’à l’intérieur ; au monde des oiseaux que je découvrais par la porte-fenêtre davantage qu’à mon chez-moi où je me trouvais aussi mal à l’aise qu’un blanc qui a renié sa race et brûle de partager la vie des Indiens.

Une nuée d’oiseaux aux prises avec le pain que je venais de rompre, attira, aimanta, assimila mon regard, mon attention, ma rêverie et je ne sais quelle substance intérieure, capta la plus grande part de mon être, ma subsistance.

Mon dernier forfait : nourrir les oiseaux au-delà de la date prescrite au risque de mettre en péril les semis des alentours. Sous les huées. Depuis la mort du chat qui les effrayait malgré lui et ne les chassait plus depuis longtemps, les oiseaux, au fil des mois et insensiblement, avaient peuplé le jardin jusqu’au pied de ma porte. Pendant quatre ans, ils se sont rassemblés comme à la dérobée.

Un jour, je découvre l’importance de leur migration en mon jardin, l’ampleur de son repeuplement ailé que je favorise à force de pain émietté et de graines en mangeoire, sous de hautes, multiples, triangulaires formations de mouettes étincelantes par la grâce de la lumière basse.

D’abord vinrent des moineaux et des merles, un rouge-gorge au seuil de l’hiver, quelques mésanges, une nuée d’étourneaux par un coup de froid, une ribambelle de tourterelles, une bergeronnette, puis peut-être des bouvreuils, des pinsons et des troglodytes... Ensuite, dépassée ma science limitée des noms d’espèces, je ne sais quels oiseaux bibliques ou féeriques.

Par la fenêtre ouverte de l’étage et dans le vague de la chambre, on entrevoyait, en chemisier grenat, la mystérieuse voisine. 

Elle côtoyait la glace de son armoire et on dissociait mal sa réalité et son reflet. Ce dédoublement provoquait un trouble et un malaise profonds mais un éclat de lumière effaça les deux apparitions ; le fer de ma bêche réfracta cette clarté qui m’aveugla. 

Auparavant le chagrin m’avait saisi, le regret violent de l’été passé, à la contemplation des végétaux vestiges desséchés d’un jardin florissant et totalement épanoui dans la chaleur dont je ne ressentais à présent que les premiers souffles poignants, espacés dans l’air encore froid.

Le jardin vide d’oiseaux me déconcerta et je m’empressai de rentrer pour leur rendre l’espace. Les oiseaux ne chantent ni ne crient : ils mettent en garde leurs semblables ou leur progéniture ; ils les avertissent du danger, de la menace humaine.

Pourtant, à la fine pointe de l’aube et tout péril banni, le merle siffle, semble rêver, laisse rêveur, retarde le redoutable jour.

Dans l’éden parental, il advenait que l’orage arrachât au sapin géant, un nid si bien tressé que sa chute ne l’avait pas détérioré, un nid et ses trois oisillons, le bec ouvert. Ce nid reposé à hauteur d’enfant, trop fréquenté, objet de trop d’attention, ne recevait plus la visite des parents. Chaque fois, j’espérais, à force de mies de pain, sauver les sinistrés.

Toujours, ils mouraient. 

 L’arc-en-ciel rappelait ma promesse non tenue. 

À présent, malgré la quiétude du jardin, qu’ils semblent ignorer, les oiseaux n’élaborent pas davantage de nids dont je feins de ne rien savoir.

Une arche d’oiseaux, un jardin d’ailes et chaque feuille à l’unisson. Nid de duvet sur le vent du jardin. J’octroie à chaque oiseau le pouvoir du phénix. Feux d’aube trop tardifs pour alerter.

Il neige sur les oiseaux plus que sur le jardin. Ils brilleront à la lune de gel.

Claude Bauwens - http://temporel.fr/Poesie-Claude-Bauwens,106

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