04/10/2013

Marine Daubersies - jeune artiste peintre

Marine Daubersies

Exister à travers le chaos

a amarine 1.jpgJ’écoute un peu parler Marine Daubersies : « Cela fait quelques années que je tente de traduire ce que je fais par les mots. Il me semble que toute ma vie est portée, ancrée dans ce besoin de faire de la peinture, seule issue que j'ai trouvée pour me libérer des émotions, sensations qui me traversent, seulement voilà, comment le dire ?, l'interpréter ?, chaque tentative d'écriture me semble trop souvent absurde, inutile. »

Voilà une très jeune femme, une jeune artiste issue de Saint-Luc à Tournai et de La Cambre, à Bruxelles. Voilà un nom sonore, élégant, celui d’une héroïne romanesque. Celui d’une artiste peintre en l’occurrence. Domiciliée à Lille, en France, elle est née en mai 1991. Elle m’invite à visiter son espace et elle fait bien.  Elle dit que chaque tentative d’écriture chez elle échoue à traduire la geste picturale. Je l’écoute encore parler. Ce qu'elle tient pour un échec sonne agréablement à mon oreille. « D'abord, c'est dans l'acte de peindre que quelque chose prend vie. Quelque chose qui bat quelque part. Et si je commence toujours d'une image de la réalité, celle-ci est très vite effacée, transformée. Je refuse de me laisser dominer par l'idée. Chaque coup de pinceau, couleur, coulure, engendre autre chose, qu'il s'agit alors d'accepter ou de rejeter... Peindre, c'est expérimenter, faire des choix, oser répondre à l'inconnu ou parfois même oser ne rien faire dans une continuelle interaction entre conscient et inconscient, maîtrise et lâcher prise. »

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Je regarde longtemps les œuvres de Daubersies. En son endroit, là où habitent ses œuvres, là où elle les a établies, il y a une présence, une fièvre, une ferveur et une hantise. Il y a un élan sombre, la patiente édification d’un fossile noir, d’un aérolithe étrange qui tourne dans la nuit de l’artiste, d’une mémoire comme jetée en avant. Marine Daubersies vit dans la compagnie des poètes (Rainer-Maria Rilke, Jules Supervielle, Novalis, Prévert, Schéhadé ou Else Lasker-Schüler, la poétesse du Mont des Oliviers dont les poèmes sont si puissamment touchants et originaux), elle a fait sien un trésor de vers dont elle illustre ses œuvres. Son spectre poétique est large et j’aime assez cette diversité et cette curiosité intellectuelle qui reste pour moi le grand, le noble signe de vie. Et, dans cette œuvre qui s’éclaire à la flamme de poètes en allés, il y a un présent actif, nerveux, nocturne, un présent qui tangue et qui accepte le vertige. Accepter le vertige : condition sine qua non de la création. L’univers de Daubersies me paraît essentiellement sombre bien qu’il comporte quelques superbes élans de couleurs mais jetés, me semble-t-il, sur des fonds de désastre (de chute d’astres), sur des supports reflétant l’usure, la corrosion, en des lieux désaffectés et déprimés. On pourrait, ai-je eu l’impression, y voir passer un personnage de Beckett affronté à la rage désespérée d’un jeune poète rimbaldien. La rage est là avec un recul, une distance, une sorte de percolation. Nous ne sommes pas dans la peinture d’un sentiment brut. Il y a quelque chose de menuisé, de traité, de singularisé, de signé et qui transmet parfaitement le frisson du sentiment exprimé. Les photos qu’elle prend reste dans la périphérie de cet univers instable, mouvant, blessé à quoi s’ajoute une sorte d’énigme inquiète et de tourment existentiel.

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L’œuvre est jeune, comme celle qui la porte. Mais elle atteint d’ores et déjà à une intensité, une électricité,  une acuité qui la font luire. On perçoit la braise ardente, on éprouve la profondeur de chant, le souffle, la résonance des créations. Une manière s’est formée déjà.

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Autoportrait

Et comme à rebours, il y a, dans certaines œuvres une bouleversante et passionnante quête de l’essentiel, du trait, de la javelle de traits. C'est alors un univers clair et presque vide, traversé de frêles nuances qui apparaît et dans lequel le trait vient griffer un trait de vie, ébaucher une forme, un végétal, le signe d'une présence. On assiste alors à l'apparition, l'éclosion d'un poème formel comme retourné au lieu de la page blanche et dans le temps de l'expérience de l'inscription. On dirait un retour au frisson premier de l'artiste, un bonheur éprouvé à revenir à la racine de la création, à l'alphabet du geste pictural. Mais aussi, aventure vertigineuse de l'artiste dans son propre univers, ces compositions ont quelque chose de la version en négatif, en contretype du travail habituel. Et on pense à une sorte d'exploration de l'envers des choses, à un surprenant et exaltant mouvement de retroussement. Et je songeais aussi, dans ce dépaysement étrange, à quelque chose d'un peu japonisant, une sorte d'épure dansante mêlée au désir de l'artiste de couvrir pleinement, pour le faire retentir, l'espace de sa toile. On a l'impression d'assister à la rencontre, en somme, de deux désirs différents, celui d'emplir, de combler et celui de sélectionner, de choisir. Et cette manière de les faire coopérer me semble d'une grande richesse picturale.

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      La série s'intitule "Un Grand Désordre Clair"

Je gardais ceci, l’argument décisif, pour la fin de la copie. Cet univers sombre et étincelant, dur quelquefois me paraît exhaussé par cette façon qu’il a d’ajouter du fragile, du fin, du délicat à tout ce qu’il évoque. Il y a une idée de spiritualité, de gaze spirituelle qui glisse et flotte dans cet univers pictural. C’est un sens de la lumière aussi, une lumière finement distribuée, comme émanant du sujet lui-même. Si bien que cette peinture méditée me semble le captivant lieu de rencontre d’un regard lumineux sur un monde enténébré. C’est dans cet équilibre assez inédit, intrigant, hypnotique que se lève l’œuvre de Daubersies. Et ce monde sombre traversé d’arêtes de lumière, maculé d’éclats de couleur, formé autour d’un noyau ardent, n’est pas une énième forme de la désolation ordinaire mais le lieu d’une affirmation subtile et nuancée de l’être face à un monde hostile et abîmé. L’artiste semble se manifester par là, dans la nuance, le halo, les émissions du foyer intérieur, au travers des fissures de cet univers douloureux et accidenté, au travers des blessures des êtres qu’elle regarde et qu’elle recueille comme un poète, des vers, des strophes.

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