14/12/2013

Arto Pazat

ARTO PAZAT

http://www.artopazat.com/

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a arto 2.jpgPazat est un artiste photographe français. On lit très peu de choses dans sa bio. Voici ce que je recueille. Pazat a une formation universitaire en philo et histoire de l'art. Il est diplômé en psychologie clinique. C'est singulier. Pourquoi pas ! Un cérébral, un intello. Et ceci explique peut-être que Pazat, de son propre aveu, "travaille essentiellement autour du corps" mais aussi "autour de l'idée de perte et de l'origine". Ce sont cette présence de l'art, sans doute, mais également cette présence de la pensée, de la curiosité, de l'inquiétude qui confèrent à l'œuvre photographique de Pazat cette dimension multiple de reportage poétique, de quête existentielle, de réflexion permanente sur la discipline photographique et cette saisissante impression d'une imbrication aboutie de réel et de composé, de vrai et d'inventé, de saisi sur le vif et d'artificiel, de nature et de culture. Le corps - qui traverse toutes les ères de l'expression artistique et règne sur l'histoire des arts, de la peinture à la sculpture en passant par la danse - est le sujet de l'œuvre. Non pas seulement, loin s’en faut, le corps comme objet et sujet de conquête, comme astre de vitrine. Non. Le corps est ici la manifestation de la beauté et une forme singulière et variable dans l’espace (avec des degrés d’intensité qui vont de la silhouette flottante, la forme imprécise, le mirage à la netteté incisive du regard, via toute une gamme d’états physiques et psychiques), son infatigable magnétisme appelle le regard sans l’apaiser jamais, le corps est la scène sur laquelle se montrent humeurs, chemin, tracas et sentiments, il est la forme visible de l'être, il est une somme d’organes et de tissus, il est aussi le véhicule de la pensée, le trésor et la misère de l'être, le signe de sa finitude et la valise contenant son bagage de transcendance, le lieu et l'objet du désir, la manifestation de l'origine. Dans l’éventail de l’œuvre, il me semble que tout ceci transparaît et contribue à faire de l’imagier de Pazat un événement inédit et une voie d’accès originale à l’approche de l’être.

a arto 1.jpgJ’ai le goût de cette façon qu’a Pazat de scénariser les images par associations, par juxtapositions, créant ainsi des courants, des énigmes, des énergies, des rapports, des tensions. Il n’est pas question de résoudre quoi que ce soit ou de traduire. Ces créations, on les sent, on les éprouve comme on éprouve des mouvements musicaux, comme on regarde et ressent des instants chorégraphiques, des glissements chromatiques, comme le réseau de correspondances entre l’être et le lieu, on les accueille encore comme des échos de notre présence singulière au monde. Ces créations font retentir quelque chose en nous, elles éveillent des questionnements sur l’autre et sur soi, elles replacent les questions essentielles et troublantes à l’ordre du jour. La nudité, chez Pazat, est proche de ce qui cherche à se défaire du superflu pour approcher l’essentiel. L’essentiel, cette colline aussi fragile qu’un fétu d’herbe.

Les photographies de Pazat ont à voir avec le destin, elles sentent le destin, le parcours humain, l’étoile, la fortune. Avec la route accidentée de la vie. Elles ont à voir avec le triste de l’existence, le dur, avec l’espérance d’un dimanche sur tout ça, un peu de velours, de la lumière. Elles ont à voir avec le beau, quand on l’a débarrassé de ses garnitures, de sa verroterie, de ses néons, de ses soldes.

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Ces images s’excluent d’elles-mêmes du monde de la voracité et de la consommation iconographiques, de l’univers industriel du fast-picture : elles appartiennent à la lenteur, elles appellent la lecture et la pensée, elles réclament la délicatesse, l’apprivoisement, l’ouverture de l’esprit, l’imagination. Ces sont aussi des poèmes que le visiteur est appelé à déployer. Les photographies de Pazat ne s’épuisent pas dans une lisibilité immédiate. Ce sont des images de la durée. Elles sont, à l’instar des êtres qu’elles regardent, complexes et profondes. Je dirais même qu’à l’opposé des images conçues pour satisfaire, les photographies de Pazat, - à l’écart de toute violence -, appartiennent à une création qui inquiète le visiteur, qui le ravit à son état de repos, de vide de croisière ou à ses fonctionnements automatiques, qui l’incité à s’enquérir de quelque chose, à tenir compte de quelque chose et à s’en soucier. Oui, la photo dit ici le corps dans un espace, sa présence et son absence, l’osmose ou l’indifférence, le malaise, la recherche. Les corps deviennent les caractères d’une écriture spécifiquement photographique.

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J’aime aussi énormément la façon originale dont Pazat photographie la femme noire ou métisse, une manière dégagée de tout exotisme et engagée dans une poursuite de l’identité, de l’appartenance, profondément immergée dans une dimension culturelle. Dans ces portraits et compositions autour de la femme noire, je trouve  des échos au formidable poème de Senghor, Femme Noire, extrait de son recueil Chants d’ombre.

Femme noire

Femme nue, femme noire
Vétue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J'ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu'au cœur de l'Eté et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d'un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l'éclair d'un aigle

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d'Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l'Aimée

Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l'athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.

Délices des jeux de l'Esprit, les reflets de l'or ronge ta peau qui se moire

A l'ombre de ta chevelure, s'éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l'Eternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie. 

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Et je trouve, de même, dans les albums de Pazat un écho pratiquement blues aux poèmes de Langston Hughes écrits dans les années 20 et 30. Ce Hughes même qui affirmait l’importance d’une « conscience noire » dont je crois parfois visualiser l’aura dans l’objectif de Pazat. Il n’est évidemment plus question aujourd’hui de justifier une revendication d’égalité. Mais bien de se souvenir que dans l’histoire noire, ces cris ont été indispensables. Mais bien de garder trace du calvaire. Il faut assurer la pérennité de ses cris. Et il faudrait qu’ils fussent gravés dans le socle de toute l’histoire humaine. Il faudrait aussi que l'humanité ne fût pas toujours l'énorme vacherie qu'elle est. Le troupeau inintelligent. Les taureaux absurdes toujours résolus à encorner les mêmes boucs émissaires, à lever les mêmes odieux trophées. L'humanité foulera ses tripes avant d'avoir choisi un nouveau cap. Hélas. Revenons à Langston Hughes. 

MOI AUSSI

Moi aussi, je chante l'Amérique.

Je suis le frère à la peau sombre.
Ils m'envoient manger à la cuisine
Quand il vient du monde.
Mais je ris,
Et mange bien,
Et prends des forces.

Demain
Je me mettrai à table
Quand il viendra du monde
Personne n'osera
Me dire
Alors
« Mange à la cuisine ».

De plus, ils verront comme je suis beau
Et ils auront honte, -

Moi aussi, je suis l'Amérique.

NÈGRE

Je suis un Nègre :
            Noir comme la nuit est noire,
            Noir comme les profondeurs de mon Afrique.

J'ai été un esclave :
            César m'a dit de tenir ses escaliers propres.
            J'ai ciré les bottes de Washington.

J'ai été ouvrier :
            Sous ma main les pyramides se sont dressées.
            J'ai fait le mortier du Woolworth Building.

J'ai été un chanteur :
            Tout au long du chemin de l'Afrique à la Géorgie
            J'ai porté mes chants de tristesse.
            J'ai créé le ragtime.

Je suis un Nègre :
            Les Belges m'ont coupé les mains au Congo.
            On me lynche toujours au Mississipi.

Je suis un Nègre :
            Noir comme la nuit est noire
            Noir comme les profondeurs de mon Afrique.

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Et c’est la créature existentielle, celle qui réfléchit son enracinement, qui est à l’écoute de sa source, de son errance, de sa situation, celle qui  mesure son angoisse et ses joies, celle qui s’avance dans les espaces neufs qu’une indispensable romancière comme Toni Morrisson dégage que je rencontre aussi dans cette approche de la femme noire. Les clichés sont tombés, chez Pazat, la photographie peut se lever. Ce qu’il invente, c’est l’être débarrassé des stéréotypes et des représentations dont on l’a accablé. Pazat ouvre des portes à de grands appels d’air, à de grands appels d’être.

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Le travail de Pazat a une épaisseur, une exigence, un bagage, une profondeur, une intelligence dont la photographie ne s’embarrasse généralement pas. C’est ce qui le désigne, c’est ce qui fonde son altitude et sa différence. C’est ce qui me lie intensément à elles. 

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