11/02/2014

Lucie Coulombe (1)

Lucie Coulombe

L’art d’habiter son art

a lucc 1.JPGLucie Coulombe est une photographe québécoise résidant à Rivière-du-Loup, sur la rive sud du Saint-Laurent, à deux cents kilomètres au nord-est de la ville de Québec. Elle a 51 ans. C’est une belle et grande femme. Nous avons déjà collaboré sur deux suites photographiques et poétiques que nous reprendrons dans le présent espace. De nouvelles s’y annexeront progressivement. Toutes les photographies de Lucie Coulombe ont un cachet particulier, une palpitation singulière : la raison en est peut-être que la photographe est toujours intimement présente dans ses travaux, elle y vibre en filigrane, elle s’y manifeste à la fois par la passion de son art et par l’émotion toujours entière et perceptible que lui inspire son sujet. Cette qualité de présence et d’engagement est lisible dans chacune de ses photographies. Et pourtant, bien que ces signes distinctifs soient permanents, le spectre d’action de Lucie Coulombe est très vaste : il s’étend à peu près de l’infiniment petit (une pierre, une algue, une fleur, un pétale, un insecte, la lunure ou la veine d’un morceau de bois) à l’immensément grand (un panorama kilométrique), de la couleur au noir & blanc, du figuratif à l’orée de l’abstrait, du limpide au mystérieux  et à l’étrange, au merveilleux parfois. J’ai d’abord, au début de ma découverte des albums, été séduit par la production de la paysagiste. J’ai pensé qu’elle s’accomplissait au mieux dans les vastes plans. Son book regorge de ces belles et amples images qui respirent merveilleusement et qui enchantent. Tout de suite, dans la foulée, j’ai aimé ses portraits de libellules, de papillons, un petit élan, un oiseau, un arbre. Et puis, emporté, j’ai découvert avec exaltation et surprise la complexité et l’étendue de son univers artistique.

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a lucc 6.jpgAvant d’aller plus loin, disons-le d’emblée, l’artiste est à la fois une amie de la nature (de l’écorce d’un arbre à l’immensité du Saint-Laurent, ses rives, ses baies et  ses splendides îles), une écologiste,  et, ce qui va de pair, une amie des animaux (de l’insecte au cheval en passant par le chat, le chien et le renardeau égaré et j’interromps ici la recension car il se pourrait qu’il y eût dans cette femme l’équivalent d’un Noé au féminin). Il y a chez elle une aptitude à s’attendrir et à s’émerveiller qui est contagieuse et réjouissante mais qui ne cède jamais ni au niais ni au nunuche. Au contraire, il y a chez l’artiste une grande fermeté de caractère. L’émerveillement chez elle a quelque chose de solaire, il a la vitalité de l’oxygène.  Il s’origine sans doute dans l’enfance et le temps ne l’a pas épuisé. Les adultes totalement dégagés de leur enfance sont des gens assommants et infréquentables. Leur gravité sent le formol et l’amidon. (Les quatre premières photographies de cet article sont des autoportraits)

Si elle s’émerveille devant la floraison d’un magnolia, ses photos portent le signe de cet émerveillement, on y devine, en les observant bien, Lucie Coulombe grimpant dans l’arbre, rampant sur les branches, reniflant la fleur, s’étonnant des effets de la lumière dans les pétales. On y devine le ravissement de l’artiste en train de (re)cueillir du beau. Je me représente son exaltation lorsque, sous un mauve et menaçant ciel d’orage, devant un champ de blé où trônent deux arbres soufflés par le vent, elle réussit une prise d’une beauté exceptionnelle. Par la façon dont elle se photographie rejetant la tête dans le ciel pour faire découvrir le paysage, pour lui céder l’espace, on sent la vigueur du lien qui relie cette femme aux splendeurs de la nature. La photo toujours porte la trace du souffle qui l’a inspirée. Que la photographe arpente les rives sauvages du Saint-Laurent (dont elle est une sorte d’inconditionnelle sirène amphibie) et le même effet bizarre se produit : les images ont quelque chose de sublime et d’odorant, quelque chose d’ensorcelant et de magnétique, elles chantent l’amour que porte l’artiste aux lieux. Tout cela (et il en va de même pour un caillou, une brindille ou un arbre) est entrepris comme si la photographe capturait quelque chose de précieux, d’irremplaçable. (C’est, au demeurant, sans doute vrai). Devant un point de vue, une île (l’Ile aux lièvres, par exemple), un lacet du Saint-Laurent à Kamouraska, un massif de rochers, l’attitude est comparable, Lucie Coulombe saisit et perpétue de la beauté et on l’entend soupirer d’aise et d’admiration. Sa manière la porte à tourner, à guetter l’instant propice, à patienter, à apprivoiser, à ne déclencher qu’à l’instant où le regard et la vision finissent par coïncider. Avant et pendant qu’elle les saisit, Lucie Coulombe savoure les images en même temps qu’elle y inscrit toutes les ressources de sa sensibilité. Jusque dans l’impeccable précision de l’image, le frisson est présent. Une jubilation.

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Et elle est capable encore de détecter le petit dans le grand. J’ai vu, il y a peu, le magnifique gros plan de l’œil d’un cheval où elle va, d’une façon élégante et attendrissante, capturer la fleur de l’iris. Lorsque Lucie Coulombe photographie un cheval, nous sentons quelle merveilleuse électricité passe de l’un à l’autre. L’émotion baigne l’image et l’exhausse, la rend charmante et particulière. La photographie nous montre qu’un contact est accompli, qu’une complicité existe, la photographie porte le sentiment qui entre en jeu, sa couleur, sa vitalité. C’est particulier et c’est beau.

Je lisais, il y a peu, une intéressante formule qu’un journaliste, consacrait à la très belle et très regrettée Eve Cournoyer : « Elle a, écrivait-il, l’intelligence de ses émotions ». Oui, cette formule s’applique parfaitement à la photographe. Elle a, dans son art, l’intelligence, la pétulance, la vitalité, la tendresse, l’exigence, toute la palette et l’acuité de ses émotions. Et pourtant, bien que je répugne à la dénigrer, Lucie Coulombe est d’une modestie consternante, parfois même agaçante. Tout de même, ne proposez pas, si vous tenez à son estime, de redimensionner une de ses photographies. Comme ces assez rares artistes qui ont accès à l’humilité, elle possède l’orgueil de son art. Ceci ne la rend pas franchement antipathique.

a lucc 4.jpgIl y a dans le travail de Lucie Coulombe une célébration, une approbation de la vie. Mais Lucie Coulombe, c’est aussi, comme je l’écrivais plus haut, un large spectre d’action, une accumulation de facettes. Il y a de l’esthète en elle, de la poétesse, par moments de l’artiste peintre, toujours du tempérament, mais il y a aussi une grande diversité d’approches. Il faut dire quelques mots sur la pureté de ses œuvres en noir & blanc, (je pense notamment ici à des photographies réalisées sur le Saint-Laurent, avec les lignes de pêche à l’anguille), composition impeccable, pureté graphique, tranchante, nette, magnifique et que soulignait la talentueuse graveuse et lithographe belge Sabine Delahaut. Il faut chanter sa façon d'appréhender les couleurs. Parlons, pour l'exemple, de ses magnifiques ciels crépusculaires, faramineux et rougeoyants feux de forge au-dessus du Saint-Laurent.

Il me semble qu’il faut encore distinguer, dans les cordes que l’artiste possède à son arc, ce que j’appellerai une dimension existentielle. Quelques-unes de ses photographies (je pense notamment à cette table vide en extérieur, au crépuscule, avec une lumière allumée, à ce drapeau qui flotte dans les vignes devant un chalet) évoquent une atmosphère quasiment lynchienne, développant un sentiment de mélancolie, d’étrangeté, d’inquiétude et de solitude.

Et une dimension légendaire. La somptueuse photographie de la barque traversant dans le soleil couchant un bras du Saint-Laurent a quelque chose de cinématographique et de mythologique : on pourrait être en Afrique ou à bord de la barque du nocher qui conduit la traversée de l’Achéron. Et la dimension poétique. Quelque chose de verlainien habite quelques magnifiques flous artistiques, des allées boisées sous la pluie.

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Elle a réussi, bien qu’elle soit peu encline à réaliser des images d’elle-même, de très beaux autoportraits, très originaux, sculptés dans l’ombre ou le feu de la lumière, conçus sur des fonds inattendus (quelques magnifiques visages d’elle sur un oreiller d’algues), dans une pose hiératique et élégante, des images qui flirtent parfois avec la peinture ou le bas-relief. Elle a capté quelques magnifiques reflets d’elle sur fond de roche, d’eau, de champ échevelé par le vent, … Elle a, et c’est devenu sa griffe, ce geste de ballerine pliant élégamment le bras par-dessus la tête. C’est charmant, insolite, gracieux, beau, original.

J’aime cette très subtile suite de fenêtres qu’elle avait réalisée : des vitres, parfois embuées, derrière lesquelles étaient exposées de petites bouteilles de verre coloré, là-dedans, les ombres et le bleu du ciel s’inscrivaient superbement. Premières et très abouties approches de l’abstraction.

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L’artiste a exploré cette veine à l’extrême limite de l’abstrait. La photographie demeure pour Lucie Coulombe une aventure, une expérience irremplaçable, un indispensable terrain d’expression et de création. Elle constitue aussi une sorte de laboratoire expérimental. A la façon un peu des surréalistes cherchant à fixer les hasards de la beauté, Lucie Coulombe saisit, dans des images d’une surprenante éloquence et d’une ardente beauté formelle, les fascinants jeux mobiles des ombres et des lumières sur les murs de sa maison,  leurs effets singuliers sur le relief des objets, les créatures inattendues et fantastiques qui surgissent soudain de ces combinaisons or et obscur, les climats et les atmosphères saisissants qui en résultent.

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