15/05/2014

Monsieur Fraize

Monsieur Fraize

au Koek’s à Bruxelles le 8 mai

Pour Louise, Marielle et Dominique

fraize.jpgMonsieur Fraize est un humoriste français. Oui, ce n’est pas impardonnable. Monsieur Fraize est un fruit étrange, inhabituel, inquiétant, irrésistible. Rien à voir avec l’ordinaire et consternante gaudriole française. L’humour tel qu’il le pratique, - j’ai presque envie d’écrire tel qu’il l’invente -, ne ressemble à peu près à rien de connu. Toutefois, par certains et lointains aspects, - un art de mettre parfois mal à l’aise celui qui le regarde, une façon de générer, avant le rire, un curieux sentiment de gêne, un dérangement -, Monsieur Fraize me paraît présenter une lointaine parenté avec l’humoriste américain Andy Kaufman qui a inspiré le Man on the moon de Milos Forman. Monsieur Fraize met en scène la singularité même, c’est un artiste tout entier centré sur le détail, le presque rien, l’infime, le manque, il invente une pratique du détail qui mène souvent à l’essentiel. Pour le pitch du spectacle, c’est l’histoire d’un type dépourvu de talent (Monsieur Fraize rend l’absence de talent d’une manière magistrale et hilarante), qui redoute de monter sur scène, qui n’aime réellement pas ça, qui n’y consent que pour assurer la subsistance de sa famille. Il ne connaît pas son texte, il campe un personnage étrange, insolite, totalement oxymorique (entre le nigaud et le génie, le candide et le monstre), ses relations avec son ingénieur du son se révèlent d’emblée très problématiques, il donne, entre deux saillies formidables, l’impression qu’il n’a rien à dire, il s’ennuie dans la compagnie de son public, il peut d’ailleurs l’invectiver sauvagement, l’insulter, établir avec lui une relation ambiguë, changeante, instable, orageuse, son jeu de scène et ses chorégraphies sont minimalistes et, de façon inattendue, rehaussés par des exploits, des moments d’incoercible exaltation et d’insoutenables drames musculaires. Prétextant qu’il n’a rien à dire, Monsieur Fraize en sort des vertes et des pas mûres. Certains traits ont la virulence du coup de fouet et de la provocation. Son attrapade avec l’angoisse de se donner en public, avec la difficulté d’être – le tout traversé par des trouvailles imparables qui entretiennent un état de rire presque permanent – ressemble à une étude sur l’absurde et l’effroi existentiel. Monsieur Fraize crée deux heures de spectacle (pratiquement) à partir de presque rien, à partir de l’illusion d’un vide créatif. Oui, car la chose, dans son genre singulier, est d’une ingéniosité folle. C’est un travail d’araignée, il brode, il tisse dans le vide. Je pense parfois que Beckett n’est pas loin de l’univers de Monsieur Fraize. a fraie 1.jpgTout de même, il consent, pratiquement sous la contrainte, à faire un ou deux sketches. Le spectacle est en grande partie dans les intervalles, les hésitations, la volonté délibérée de meubler. Ici, entre deux épisodes de rien, - un rien que Monsieur Fraize fait décidément retentir d’une façon exceptionnelle -  il campe une mère formidablement exécrable qui veille sur son enfant au square. Les différents degrés de l’humour  - celui des injonctions paradoxales, celui de la répétition, celui du remarquable jeu de faciès, celui, très noir, de la vilenie et de la voracité maternelle (qui la pousse à engloutir cachément le quatre heures de l’enfant)- sont emblématiques de la geste de l’artiste, un art qui n’a que l’apparence de la simplicité et de la bonhomie (les vacheries viennent en rafales) et qui constitue cent vingt minutes d’une longue et palpitante acrobatie sur un élastique tendu dans le vide. Monsieur Fraize, dans l’instant qui suit, nous donne à voir et commente son album familial, illustré par une consternante carte postale représentant un chaton. Avec de savantes accumulations de futilités, avec la remarquable exploitation des tics et des troubles obsessionnels de son personnage, avec une habileté dans la formulation, avec d’inattendues férocités, l’humoriste accumule les rires. Jamais, comme il en administre la preuve avec des décomptes imparables, plus de quatre secondes sans un rire. Il nous raconte encore une palpitante après-midi sur la plage avec son ami François à faire tournoyer un cerf-volant. Autour de cette anecdote insignifiante, Monsieur Fraize relance la machine du rire. De la même façon, le public est la proie du fou rire lorsqu’il parcourt un prospectus publicitaire. Parce que, avec une candeur feinte, il retrousse habilement la chose, il la rend absurde, irrésistible. Cette façon de déjouer est d’une habileté très savamment masquée. Voilà un univers minuscule, petit, resserré et une comédie humaine. Le génie de Monsieur Fraize tient peut-être dans cette analogie qui me vient à l’esprit : dans un petit coquillage, on peut entendre la mer entière.

fraize 1.JPG

En compagnie de l'artiste, après le spectacle (les autres photographies sont extraites de l'espace de l'artiste)

Découvrir le blog de l'artiste : http://www.monsieurfraize.com/ .
D'autres espaces utiles : http://fr.wikipedia.org/wiki/Monsieur_Fraize 
http://www.ondar.fr/humoristes/monsieur-fraize/

23:33 Publié dans Mr. Fraize | Lien permanent |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.