18/05/2014

Baron (Varlez-Colaux)

B A R O N

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Collages : Robert Varlez

Textes : Denys-Louis Colaux

à Alain

Le Bain

Dans la baignoire, paresseusement assoupi et la tête appuyée sur le rebord, marinant dans une eau chaude et allongée d’une crème de bain à l’aloe vera, Baron songe confusément aux exploits d’un vaisseau pirate, au tragique naufrage d’un navire immense, aux ploiements élégants d’une vahiné parfumée. Mais sa baignoire l’arrache brutalement à cet abandon onirique. L’objet, comme cela se produit parfois, prend la parole et s’adresse à lui.

- Tu n’as donc pas, mammifère, renoncé à l’idée d’un destin.

- C’est-à-dire… que rétorque Baron dans l’instant et avec la ferme intention d’évoquer la poésie, l’art, la pensée, l’hygiène.

- Allons, Baron, coupe la baignoire, tu es une grosse chose chanceuse barbotant dans l’eau chaude, quelque part dans une salle de bain posée sur le sol d’une planète très instable.

- Je suis de cet avis, surenchérit le robinet.

Baron, s’étant vigoureusement savonné, quitte ces eaux hostiles et tire la bonde.

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La Prière du soir

Après avoir tiré la chasse d’eau, Baron se lave les mains, entre dans sa chambre enténébrée, s’agenouille et prie consciencieusement. Il prie pour que les foudres épargnent ceux qu’ils aiment, pour que rien ne menace son patrimoine, pour qu’un vent d’humanité souffle sur le monde. Le totem devant lequel il exprime ses vœux et ses espérances se rebiffe.

- Ah, c’est opportun, je te jure, bipède, de t’en remettre à un morceau de bois.

- Pardon, j’implore un symbole, réplique Baron, en gardant néanmoins la nuque ployée.

- En vérité, je te le dis, tranche le bout de bois, tu as raison de garder la tête penchée !

- Bon sang, est-ce qu’il y a moyen de dormir, ici ? grogne une voix issue du lit.

Est-ce, se demande Baron, le lit ou ma femme qui proteste en cet instant précis ?

A peine allongé sous les draps, le menaçant zonzonnement d’un moustique le divertit de ses préoccupations et l’obnubile.

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La conversation téléphonique

La sonnerie de l’appareil retentit. Baron est seul en son château. Il décroche, curieux, un peu inquiet. Tout ce qui le distrait de son rythme de vie l’inquiète un peu. Il se racle la gorge pour s’éclaircir la voix.

- Oui ? lance-t-il.

- Baron ? questionne une voix que Baron n’identifie pas.

- Baron ! confirme Baron.

- Très bien, poursuit la voix.

- C’est à quel sujet ? risque Baron.

- Des sujets, entre nous, pauvres objets mutilés de la terre !

Et, submergée par un bruit de friture, la conversation se perd comme la pièce qui tombe d’une poche et roule hors de portée de vue.

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L’assiettée de carottes à la crème

Dépité, Baron, en déplaçant sa fourchette, promène une carotte dans la crème qui noie le fond de son assiette. Quelque chose le turlupine. Tous ces gens qui militent pour un peu plus de considération à l’égard des animaux, comestibles ou pas, se sont-ils déjà inquiétés de la souffrance d’une carotte arrachée à son lopin, sauvagement épluchée, sectionnée et jetée dans l’eau de cuisson ?

Parce que l’homme meurt, au large, là-bas tout au bout et au fond de chacun d’entre nous, comme une flamme dans son tuyau de cire, des imbéciles, conscients de leur statut de mammifère, font mine de s’incliner sur le sort des animaux, le leur, le nôtre. Et ces bonnes âmes se ruent sur les carottes comme des Romains lubriques sur d’affriolantes Sabines. Et pendant ce temps-là, inscrupuleux, libres, les animaux, pense Baron, se dévorent allègrement entre eux.

Il lui semble enfin qu’il comprendrait mieux les guerres, les attentats, les assassinats si les belligérants, les terroristes, les meurtriers mangeaient leurs victimes.

Dans son carnet de poche, qu’il vient d’entrouvrir, Baron écrit : « L’anthropophagie n’est pas immorale ». Puis il ajoute : « Hélas, les objets ne se font pas saliver entre eux ». Et : « La morale est le seul mouchoir dans lequel on ne se mouche jamais ».

Puis déçu mais bientôt résigné, il mâchouille quelques rondelles de carottes à la crème.

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