05/12/2014

LCDPP n°1 - 3 décembre 14 - Simenon, Marine Daubersies, Actuel

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Pour me permettre, sans multiplier les rubriques d'une façon dissuasive pour le visiteur, de rendre compte de mes activités et aventures de chercheur de vapeurs d'or, fleurs d'opium, œuvres d'art et autres bienfaits, je fonde ces humbles Chroniques du Poisson Pilote dans lesquelles je viendrai régulièrement recueillir mes trouvailles et découvertes. J'embarque symboliquement avec moi dans ces expéditions d'art mon vieil et irremplaçable ami Alain Adam qui signe, mettant à profit les longues heures de farniente que lui laisse la posthumité, le frontispice des Chroniques. Avec moi aussi, dans l'avenutre, la regrettée et bien-aimée Patricia Eloy-Veltin dont les belles vignettes mail-art vont découper l'espace.

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Patricia Eloy-Veltin

S I M E N O N

a sim 1.jpgJe suis à nouveau dans une vague simenonienne, embarqué dans une suite de ces romans qu'il nommait "romans durs". Halluciné par le génie du maître liégeois, du nomade cinq étoiles, j'enfile les œuvres de ce type étrange, ce génie ordinaire, doué pour rendre de façon unique, dans la pâte du réel, du quotidien, le drame existentiel. Bien qu'il y ait parfois dans l'interview ou l'autobiographie, avec une conviction désarmante, du rodomont, du fanfaron et de l'exhibitionniste chez ce type (ces pitreries ont d'ailleurs un temps occulté sa véritable et impressionnante stature littéraire*), je lui trouve à l'écrit, dans le roman, une lucidité tranchante, presque insoutenable et pourtant pleine d'humanité. Stakhanov du roman, Simenon me paraît toujours, presque toujours œuvrer en altitude, dans l'exigence et la qualité, avec la dignité et l'orgueil d'un artisan passionné. A l'écart de toute théorie, de toute pose, dans une presque nudité de style (sa griffe imparable est fondée sur la dissimulation des effets, sur une coulée qui paraît spontanée et ininterrompue) Simenon, au travers sans doute de ses propres obsessions, rejoint l'être dans le spectre de ses désirs, de ses hantises, dans son calcul et son animalité, sa détresse et son odeur corporelle, ses inexorables enlisements dans les sables mouvants de ses états d'âme, l'univers épuisant de son impression de solitude, la pente qui le mène souvent au néant. Ici, j'ai lu (et pour la plupart relu) sur moins d'un mois et à la suite L'Horloger d'Everton, 45° à l'ombre, Le Grand Bob, Le train, Chemin sans issue, L'Ours en peluche, Betty, La Boule noire, La Vieille, Les Anneaux de Bicêtre, La Veuve Couderc, Dimanche, Le Veuf, L'enterrement de monsieur Bouvet, L'Escalier de fer, la Chambre bleue. Je ne vais pas recenser tous les livres que je lis mais j'évoque, parce que j'y restais pris, cette ère simenonienne. Qui s'imposera encore à moi. Quand on y a goûté, on y revient.

* Notons encore que si Simenon, à l'interview ou à l'autobiographie peut excéder, agacer et indisposer, il peut aussi s'avérer d'une humanité bouleversante. Au final, après ces nuances, c'est à mes yeux un auteur admirable et d'une époustouflante efficacité, une déconcertante puissance d'invention et de travail,  et sur le vingtième siècle, il m'apparaît comme un des plus impressionnants regards sur l'être humain. Son personnage de Maigret est une autre preuve de son génie.

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Patricia Eloy-Veltin

M A R I N E   D A U B E R S I E S

J'ai consacré à cette jeune artiste française (graveuse et peintre) un premier article.

http://denyslouiscolaux2.skynetblogs.be/marine-daubersies/

J'y reviens avec enthousiasme car j'ai été stupéfait, en m'aventurant récemment dans son espace, par la qualité de ses nouvelles œuvres. J'étais, je l'ai écrit, convaincu par le talent de la jeune femme. Mais son art s'est formidablement resserré, intensifié. Il a trouvé sa veine, son flux exact. C'est très impressionnant. Nous avions jusqu'ici assisté à l'avancée hésitante mais prometteuse d'un être doué et volontaire. Aujourd'hui, Marine Daubersies est entrée dans l'ère de son assomption. La manière reste sombre, les thèmes déchirants, pantelants, l'univers est convulsif, le propos ne se défait pas mais les formes trouvent une maîtrise nouvelle, une cohérence affolante. Cette poétique des ténèbres intérieures trouve, ai-je eu l'impression, sa bonne morphologie graphique, sa plus intense incarnation. Elle atteint à une puissance nouvelle, à une plus grande précision technique (parfois presque chirurgicale), à la sûreté d'une façon, elle trouve une autre profondeur, sa force de captation augmente vertigineusement. On entre dans la vision. Du feu, du sang s'y mettent sans altérer la nuit profonde de l'oeuvre mais plutôt en lui proposant des nefs hallucinantes, des rougeoiements de forge, des tapisseries de viscères. Sur le chemin d'un artiste, il y a ça, la rencontre avec soi, avec sa mesure, une sorte de révélation à huis clos, le franchissement d'un seuil vers l'essor de la création. C'est sur cette impression exaltante que me laissent les nouvelles et fascinantes créations de Marine Daubersies.    

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Patricia Eloy-Veltin, autoportrait

A C T U E L

Je viens de lire avec plaisir deux numéros de la revue ACTUEL, le magazine de "Parlons gravure", le n°1 et le hors série.Pour des infos sur la revue : http://magazineactuel.weebly.com/actuel-ndeg1.html 

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Dans le numéro 1, je trouve d'abord un article consacré à un graveur et sculpteur que j'admire, Didier Hamey à propos de qui j'ai écrit tout le bien que je pense : http://denyslouiscolaux2.skynetblogs.be/didier-hamey/. Sur le passionnant Hamey, Alain Jouffroy, qui signe l'article, écrit des choses pertinentes et inspirées : "Il (Hamey) dit qu'il grave des choses pas graves.Cette modestie fait sa grâce. Subtil, aérien, il n'imite personne, tâtonne dans un espace singulier, comme s'il y cherchait à frôler ce qui lui échappe : non seulement l'invisible, mais l'insaisissable".

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Sophie Courtant, dans la technique de la manière noire, "partage sa perception du réel dans son observation de la nature la plus proche de nous". Par un curieux jeu d'échelle, un jeu hallucinant, hypnotique, on dirait que le minuscule, l'inaperçu deviennent monstrueusement beaux, dansants, tentaculaires. Un point, ouvert à l'immense, devient une fleur astrale, une galaxie, un mystère abyssal. 

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A travers une suite de linogravures, Jana Lottenburger crée un inventaire subjectif et aléatoire de la forêt des Landes. Mes recherches,affirme Lottenburger, se nourrissent particulièrement du rapport à la langue, du questionnement sur les liens au passé, les origines et sur l'identité. Des éléments prélevés dans la forêt (racines, aiguilles, pousses, écorces, ...) sont traduits en gravures. Mimant la démarche scientifique, (créant peut-être une démarche visuelle poético-philosophique), Lottenburger réfléchit sur les métamorphoses et bouleversements dont l'Homme fait l'expérience, exposé aux influences extérieures, hors de sont contrôle.

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Sophie Domont a créé un atelier de gravure à Fécamp. Elle s'est progressivement orientée vers l'exemplaire unique, les matrices reprises à l'envi, souvent mêlées à des collages d'un autre temps, donnent naissance à de nouvelles images empreintes. J'aime cet imagier à la fois dur et tendre, ces compositions ramenées à des lignes essentielles, des caractères gras, de vigoureuses empreintes d'êtres. On dirait des souvenirs marquants, des traces mémorielles. Domont semble avoir labouré le métal de ses gravures avec le soc de quelqu'un qui veut garder trace, faire durer, marquer définitivement, inscrire. Et j'aime cet art de la déclinaison, des métamorphoses progressives et successives des matrices. Cette idée de l'unique liée à du semblable différent, de l'autre comme une lente métamorphose du même. Il y a un vertige, l'idée d'un manège sur lequel j'aime tourner selon une ellipse jamais tout à fait pareille.

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Audrey Keller, en travaillant le plexi, imagine et invente les matières et les essences qui irriguent ou occupent un cerveau humain : couleurs, végétaux; villes, épis, nervures fluviales, cartes géographiques, créatures marines. Une aération poétique, singulière, originale du cerveau. Invention d'un nouveau vocabulaire visuel où la poésie fait place à l'offense : crâne de ciel, de pays, de sang, de feuille, crâne d'eau bleue, d'épi, de veines célestes, crâne de nuancier, crâne d'abysses marins, crâne de rues...

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J'ai beaucoup aimé l'univers graphique pop art, anar, savant, oxymorique, hétéroclite d'Elisabeth Bronitz. Ici, une passionnante impression d'aventure, de recherche, d'essai et parfois d'ironie équilibrée par une réelle maîtrise anime l'oeuvre, la bouscule, la remue, l'agite, lui confère un dynamisme, une électricité peu ordinaires. Formidable impression de vie, de jeu, d'effervescence, de vision singulière, de traduction personnelle. Je suis épaté. Porté. Et j'aime beaucoup, - pour sa façon et son contenu, son angle, son originalité -, le papier que lui consacre Peter Schuppisser.

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Et puis, il y a l'adorable, l'excellente, l'exquise, la sensible, la gracieuse Muriel Bompart, une de mes favorites, elle sait que je l'aime énormément, que j'aime sa délicatesse, ce trait qui frissonne, ce frisson graphique. Ses vignettes (devenues, grâce à elle, de petits fruits ivres de la vigne) me ravissent, me touchent, me rendent à un rêve d'apesanteur. Il y a là de l'enfance, de la précieuse enfance, du conte, du poème, du tact, de la grâce, de la poudre de rêve, une féminité merveilleuse, subtile, volatile et charnelle. Il y a chez Muriel une synthèse de ces choses à quoi j'aspire. Le précieux, allié au fragile, au frêle, la saisie du volatil, le rendu du tulle de l'âme. Muriel Bompart est une abeille, une tisserande, une aile de libellule, un foehn visible, un parfum gravé. J'ai le plaisir de commenter dans la revue les belles œuvres de Muriel. Ce commentaire est issu de l'article enthousiaste que j'ai consacré à l'artiste. Sur ma lancée, enivré par l'oeuvre, j'ai consacré beaucoup de copie à Muriel : http://denyslouiscolaux2.skynetblogs.be/muriel-bompart/&n...

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Et puis, il y a Francine Minvielle pour qui la gravure est une passion qui demande discipline, patience et un brin de folie.La grande variété des techniques lui permet d'exprimer à loisir toute sa créativité sur des supports anciens auxquels elle intègre une empreinte contemporaine.Et, tout ce savoir-faire, cet esprit d'invention conduit l'artiste à réaliser des livres uniques, faits main. Magnifique, exaltant ! Les œuvres de Minvielle visibles dans la revue font songer, avec un somptueux usage de la couleur pastel, à un harmonieux mélange de travaux de toile, de peinture et d'impression dans lequel l'artiste, désireuse d'associer toutes se vocations à l'intérieur de son art, se ferait aussi orfèvre, filigraniste, papetière et poétesse.

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Un livre, magnifique poème-objet, réalisé par l'artiste

Dernière de cette livraison, une inventeuse d'images venue d'Epinal. Il s'agit d'Emilie Aizier (alias Émilion, diminutif délicieux). Sa place dans la revue ressemble fort à ce que l'on appelle, en écriture, une mise en évidence par rejet. Ingénieuse, imaginative, un peu folle (elle est à la fois Spinalienne et Poitevine, c'est un cumul qui peut marquer un être), écolo, drôle, douée, elle a un petit plus, un plume de poésie à son chapeau, elle écrit des histoires et crée des personnages farfelus et irrésistibles avec des empreintes manuelles ou digitales, elle signe des livres d'artiste à quinze exemplaires, elle expose et se produit un peu partout en France, elle enseigne, elle crée avec ce qu'elle a sous la main, mettant au point des techniques simples d'impression d'art. Elle signe de petits portraits d'une grâce confondante. Elle a inventé la kitchen-litho, un procédé de lithographie simple au soda et sur papier d'aluminium. Procédé non toxique et qui garantit des résultats saisissants. Visitez son espace, je vous le recommande vivement :

http://www.atelier-kitchen-print.org/author/emilion/ 

https://www.youtube.com/watch?v=G2w0IFm7JOY 

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La Forêt, La nuit (Hors série Actuel 1)

On sait désormais l'estime et l'amitié que je porte au graveur et photographe Jean-Michel Uyttersprot.

http://denyslouiscolaux.skynetblogs.be/jean-michel-uytter...

Je suis bien heureux de répéter le bien que je pense de l'artiste à l'intérieur de la revue. Sur un conte écrit par Maud Constant, Jean-Michel Uyttersprot livre une suite de magnifiques gravures animalières et forestières. Travail enflé d'âme, de présence, grain et fil intime des oiseaux, des loups, de l'ours et du cerf, du rat, bestiaire superbe, embusqué dans la forêt du livre, la neige de ses pages, la nuit de ses arbres, œuvres majestueuses. Le livret est superbement mis en page. Afin que la communication s'établisse avec la superbe iconographie, le conte, très inspiré, est écrit dans une très belle langue éclairée d'une vraie présence poétique. Et elle emboîta le pas à l'animal, convaincue que si elle pouvait apercevoir la peur, même sous un jour terrifiant et inconnu, elle pourrait lui donner un visage et l'empêcher de s'emparer à nouveau de son être. J'ai lu avec un très vif intérêt ce récit haletant, nocturne, cette ultime rencontre de la vieille Sorcière et du Loup, cet épilogue superbe et j'ai aimé ce conte étrange, littéraire, plein de frissons, de sensations, d'émotions, et, pour les porter, de mots choisis et envoûtants. Voilà sans doute un vrai cadeau de fin d'année.

http://jeanmichel.uyttersprot.graveur.over-blog.com/  

http://www.jeanmicheluyttersprot.com/

http://ici-et-la.skynetblogs.be/tag/maud+constant

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Deux œuvres de Jean-Michel illustrant le conte

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