11/04/2015

Mr. Turner

M r.  T u r n e r

un film de Mike Leigh avec Timothy Spall, Paul Jesson, Dorothy Atkinson, Marion Bailey

a mije 1.jpgLe film évoque les vingt dernières années de la vie du peintre britannique William Turner. L’évocation est atypique, surprenante, déconcertante et, d’un bout à l’autre, captivante.  Le personnage n’est pas à l’aune de l’œuvre. Ceci n’est pas un jugement de valeur. Turner, selon Leigh, est un être d’apparence rudimentaire, instinctif, grossier, qui s’exprime par grognements, une grosse physionomie taurine, c’est un marcheur qui aime les grands espaces, c’est une brute, un amoureux éperdu de la musique et du beau, un être sujet à d’incoercibles bouffées d’émotions (la scène où il peint une prostituée et succombe à une formidable crise de larmes est exceptionnelle, inattendue, désarçonnante), sujet aussi à des absences affectives (un certain désintérêt pour ses propres enfants), un être rétif aux mœurs ensalonnées, un artiste profondément immergé dans son art, intérieurement sujet à des visions, hélé par la lumière et la mer. C’est, derrière cette allure de troglodyte, que, par petites touches, par petits indices, par images souvent d’une beauté époustouflante, Leigh va détecter le génie tunrerien, frayer avec cette masse presque fermée qui contient le joyau d’une vision. Dans ce projet, Leigh est supérieurement servi par Timothy Spall qui donne ici une des prestations dont l’histoire du cinéma se souviendra. Pas de morceaux de bravoure, pratiquement pas, mais une constante façon de jouer juste dans l’étrange, le singulier, une aptitude épatante à rendre dans la cohérence force, brutalité, rudesse, une rusticité trouée de fêlures et, enfin,  oui, des instants de grâce.  En fait, Timothy Spall, - avec un génie étrange et admirable, unique -, nous sert le contraire de la composition hollywoodienne, le contraire de l’éclaboussement, le contraire de la figure astrale. Le Turner composé par Spall est une humanité très ordinaire consumée par l’intérieur. Spall nous donne la braise de Turner. Epoustouflante composition au service d’un film qui décline, - pour leur préférer des accès plus secrets, plus lents, plus subtils, plus intimes et foutrement moins conventionnels -, toutes les tentations du kitsch visuel et sentimental ordinaire au topic calibré.  Ce cinéma lent, profond, invente son souffle, impose son rythme, prend le temps de s’imprégner de la vision turnerienne, de l’accueillir,  accueil déférent et superbement servi par la photographie de Dick Pope.

a mike 2.jpg

a maike 3.jpg

a mike 4.jpg

a cine 2.jpgLe cinéma de Leigh met l’homme au centre, tout en le sachant fragile, faible, déchiré, contestable, sublime, ce cinéma, avec une acuité troublante et réjouissante, écoute et regarde les êtres. Il a pour chacun d’eux un respect, une forme d’affection lucide. C’est encore un signe du cinéma de Leigh, l’art de donner une place à chacun, l’art de n’offrir que de vrais rôles, de grands rôles à chacun de ses acteurs. En réponse à cette générosité artistique, Leigh reçoit des siens des prestations exaltantes.  Spall, c’est dit, la prestation est anthologique. Inoubliable. A  ses côtés, le talent répond au talent.  Paul Jesson (père de Turner) est magnifique, les relations entre le père et le fils sont rendues d’une façon inédite et bouleversante. Dorothy Atkinson crée une gouvernante Hanna Danby absolument déchirante. La dernière scène, courte et d’une acuité presque insupportable, où elle erre parmi les meubles du maître mort est un joyau cinématographique. Le jeu d’Atkinson est un travail de cisellement de chaque instant : geste, regard, déplacement, tout est d’une acuité formidable. Elle crée la présence d’un être effacé. Rencontre entre un grand metteur en scène et un talent exorbitant. Mais il faut aussi saluer la prestation de Marion Bailey dans Mrs Booth, et sa façon de rendre la métamorphose subtile de son personnage : comment une tenancière d’auberge devient un phare dans la navigation d’un peintre égaré.   

Le cinéma de Leigh sait fédérer des intelligences, des potentiels expressifs exceptionnels au service d’un projet, ici, une fois de plus magistral.

a mike a.jpg

La peinture de Turner

a mike b.jpg

a mike c.jpg

a mike d.jpg

a mike f.jpg

a mike g.jpg

a mike h.jpg

a mike i.jpg

a mike j.jpg

13:26 Publié dans cinéma | Lien permanent |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.