13/04/2015

Marie Heurtin de Jean-Pierre Améris

MARIE HEURTIN

a mah 3.jpgA partir de faits réels, le cinéaste français Jean-Pierre Améris crée, sur un scénario très affûté de Philippe Blasband, une photographie formidablement sensible de Virginie Saint-Martin, un poème cinématographique beau, violent et spirituel.

C’est la fin du 19ème siècle. Marie Heurtin (Ariana Rivoire), jeune adolescente sourde  et muette, aveugle, est conduite, par son père à l’institut de Lamay, près de Poitiers où une petite communauté de sœurs prend en charge des filles sourdes. Le père, un humble artisan,  aime l’enfant, refuse de la placer à l’asile, comme le médecin lui conseille. Totalement inéduquée, sans hygiène, sauvage, mais aimée par les siens, des gens pauvres, elle ne dispose d’à peu près aucun moyen de communication : elle renifle et elle palpe.

La petite est une sauvageonne furieuse, enfermée, emmurée dans ses handicaps et qui refuse tout, qui s’oppose violemment à toute approche éducative, qui se défend contre toute intrusion. Il faut bientôt en convenir, l’éducation de cette adolescente est impossible. La petite rentre chez elle.

Sœur Marguerite (Isabelle Carré), une jeune religieuse très fragilisée par une maladie pulmonaire (peut-être tuberculeuse), se figure qu’il est possible d’éduquer Marie. Elle harcelle littéralement la Mère supérieure (Brigitte Catillon), très dubitative et finit par la convaincre de la laisser tenter sa chance. Sœur Marguerite est autorisée à aller rechercher Marie. La Mère supérieure est sceptique et désapprouve mais avec une sorte de bienveillance. Sœur Marguerite va entreprendre de sauver cette créature prise au piège du silence et de l’obscurité.

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a mah 2.jpgPour l’essentiel, ce film  brille par sa double empreinte, spirituelle et physique, par la manière subtile et catégorique dont il fait voir le lien vital qui noue l'âme au corps. Sœur Marguerite va livrer bataille, - une bataille inspirée par l’amour et la volonté de salut – avec la jeune fille récalcitrante et perdue. Cela donnera lieu à de terribles attrapades, des corps-à-corps brutaux, non pas amoureux mais aimants. La spiritualité ne parviendra dans l’âme fermée de l’adolescente que par l’apprivoisement de son corps. La sœur, toute entière livrée à la spiritualité, découvre le toucher, le corps de l’autre. C’est une révélation. Le corps équilibre la spiritualité, il l’ancre dans le réel. La sœur semble grandir avec l’enfant qu’elle éduque, elle découvre avec elle. Obstination farouche, doute et soudain, création d’une faille par où une relation peut naître, un dialogue, des moyens d’expression. Des signes qui expriment le concret, la sœur conduira l’enfant sur le chemin des notions abstraites. Menacée de mort, elle apprend à son élève ce qu’est la mort. Elle lui ouvrira une voie initiatique. Après un temps de repli devant sa propre et imminente mort, la sœur fera partage de ses derniers jours avec sa jeune amie, son enfant désormais ouvert au monde. Alors qu’elle est à l’agonie et qu’elle s’est repliée sur elle-même, la Mère supérieure vient à elle et l’invite à accueillir la petite à son chevet. Elle lui parle longuement de la mort, de tous les gens qu’elle a assistés devant la mort, de l’épreuve terrible que c’est malgré ceux qui cherchent à faire bonne figure. Là aussi, c’est le corps qui est reconsidéré devant la mort, devant l’espoir. C’est là difficulté immense qu’il y a à rompre avec lui, à accepter son naufrage. C’est cette persistante idée d’une spiritualité secourablement lestée par la présence du corps qui me paraît une des trouvailles supérieures de ce film. Une spiritualité incarnée.

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a mah 12.jpgLe film est habité par une grâce. Les beaux instants y abondent. J’en livre quelques-uns comme on rend de mémoire, après la lecture d’un poème, le souvenir de quelques poignantes images. Dans un magnifique sous-bois, la souffrance de l’humble père qui aime son étrange enfant et doit l’abandonner pour lui donner une chance. Le chemin bucolique et brutal de la jeune sœur et de l’enfant, la sauvageonne placée en dernier ressort dans une brouette. Le rire vient quelquefois sur le film, comme un oiseau furtif, bienfaisant. Les instants de lutte presque désespérée mais soutenue par la volonté, la foi, sans doute. La résistance douloureuse de l’enfant. Les visages. Les visages palpés par la main de Marie. Le geste mille fois répété avant d’être adopté par l’enfant : le geste du couteau, ce couteau qui tranche une brèche dans l’obscurité de l’enfant, qui tranche les liens qui l’entravent. Les couloirs. Le labyrinthe de l’initiation. L’instant où entrée dans le chemin de l’éducation, l’enfant touche la neige qui tombe. La propreté humble et belle des lieux. Les retrouvailles des parents enlaçant l’enfant qui est capable enfin de leur exprimer des choses, de l’amour : ce très bel instant de l’enlacement. L’humanité de la jeune sœur malade, peut-être un indice de jalousie. Le film frissonne d’humanité. La façon dont la jeune sœur muette (Noémie Churlet) sermonne et réconforte sœur Marguerite. Impression d'ardeur et de vitalité. Impression d'essentiel. Les exigences de l’amour. L’initiation à la mort. Le salut par l’espérance. Qualité inspirée de l'image. Pincée par pincée, voilà un encens évanescent et palpable comme la neige que la petite effleure. 

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Ce film, ce n’est pas moi, il n’entre guère dans ma conception du monde, mais il présente un regard sur l’être que je juge admirable et qui m’enchante. M’enchante encore le jeu d’une de mes actrices favorites, Isabelle Carré, l’inspirée, la multiple, la femme capable d’incarner avec une acuité effarante les rôles les plus différents. Grand respect, grande admiration pour elle. Et cette petite inconnue, la toute jeune Ariana Rivoire, petite tornade d’émotions justes, petite merveille de sensibilité.

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