23/04/2015

J'ai toujours rêvé d'être un gangster

J'ai toujours rêvé d'être un gangster

à David, avec reconnaissance

a ben 1.jpgIl y a très longtemps que j'aurais dû voir ce film de Samuel Benchetrit sorti en 2008. J'en étais très curieux et puis, impardonnable absence, inconséquente légèreté de l'être, petit indice de connerie peut-être, j'ai perdu la chose de vue, j'ai baissé la garde et, comme un frêle pépé rattrapé par le gâtisme, j'ai oublié. J'ai songé à d'autres choses. Je n'en suis pas fier. Je fais de petits rideaux cramoisis avec le rouge de ma honte. Il y a deux jours, un ami m'en propose le DVD. Étincelle ! A peine rentré chez moi, je me précipite sur le lecteur, je lui fais avaler le disque comme une hostie à un pénitent repenti et je m'assois. Bon sang ! Comment ai-je pu différer ce rendez-vous ! Ici, il y a chef-d'oeuvre. 

Le temps du film m'a paru infime. Deux heures à peu près passent comme un coup d'aile, un coup de génie. A la vitesse d'un premier rendez-vous amoureux. Quoi, elle s'en va déjà ? Hein, c'est déjà le générique ? J'ai savouré, scène après scène, image après image (chacune composée, éclairée avec talent, l'oeuvre est en noir et blanc, la photographie, époustouflante, est signée Pierre Aïm). La bande son est une merveille, la pratique très particulière du son dans le film (alternances inattendues et heureuses du dialogue et de la musique durant la conversation mémorable entre Bashung et Arno, par exemple) m'a épaté. La chose en elle-même constitue un film singulier, déjanté un peu et d'une sensibilité inouïe. A partir de situations qui sont à la lisière de la caricature et de la bouffonnerie (le jeu avec les limites est ici un pur régal, un ballet sublime, un travail de très haute couture), le cinéaste crée des instants d'une acuité exceptionnelle. Le bouleversement par des voies inédites. Le beau par des accès inattendus.

a ben 2.jpg     a ben 5.jpg

a ben 4.jpg

Le film est charpenté en quatre histoires. Un braqueur sans flingue (l'excellent Edouard Baer, ici, sans sa désinvolutre) veut s'emparer de la recette d'une serveuse de cafétéria (Anna Mouglalis, superbe, avec une voix somptueuse). Les premières images forment, dans une lenteur réjouissante, une suite de gags ahurissants. D'autant plus drôles que le braqueur a un dégaine de sombre loser, d'attristant desperado urbain. Le projet ne va pas sur des roulettes, il y a des accidents de parcours. C'est la braquée qui a un flingue. Un flingue dont elle a hérité dans des conditions abracadabrantes que le film nous révélera. La serveuse n'est pas la dinde qu'on croit. Loin s'en faut. Je ne détaille pas. C'est excellent. Le scénario est une merveilleuse mécanique, les histoires vont se chevaucher, créer entre elles des intersections. Les dialogues culminent, dans une espèce d'huile essentielle de lyrisme. Imparable. La deuxième histoire. Deux paumés faramineux, lamentables et profondément attendrissants (Bouli Lanners et Serge Larivière) enlèvent une jeune fille dépressive et suicidaire (Selma El Mouissi) pour exiger une rançon du père. Un grand guignol invraisemblable mais sublimé par une humanité déchirante qui va s'imposer. Une formidable réussite acrobatique avec un merveilleux trio. C'est en fin de compte l'émotion qui s'impose, superbe. La troisième histoire. J'allais écrire anthologique. Mais ici, chaque élément est tellement peaufiné, atteint à un tel degré de saveur qu'on ne peut en distinguer un sans nuire à l'édifice. La troisième histoire, c'est la rencontre troublante et hilarante de deux stars dans les pissotières de la cafétéria : Alain Bashung et Arno. Ils se sont connus jadis. L'un a brisé l'idylle de l'autre en fuyant avec la dulcinée. L'autre accuse l'un d'avoir fait un tube (Oh Gaby !) avec une partition qu'il lui a dérobée. Les moments de cette rencontre sont intenses et précieux. Bashung au thé, Arno café. On biche. Le temps des coups vaches, des jalousies entre les deux stars n'est pas révolu. loin s'en faut. La quatrième histoire. Une distribution phénoménale. Quatre ancêtres brigands (Jean Rochefort, Laurent Terzieff, Jean-Pierre Kalfon et Venantino Venantini) se retrouvent à l'hosto. En vertu d'une ancienne promesse, ils viennent, par pure humanité, liquider leur cinquième ami (Roger Dumas, excellent) qu'ils croient gravement malade. Ils s'emparent de lui pour le ramener à la planque où ils se réfugiaient jadis après leurs braquages. Mais sur le chemin, le comateux se réveille. Il n'est pas à l'agonie du tout. Quelques calculs. Dans la joie des retrouvailles, on fomente un nouveau braquage. Il faut admirer ce qui suit. Oui, le guignol subsiste, excellent, et les instants bouleversants prennent le dessus, une fois de plus. Un gros plan de Roger Dumas en pyjama m'émeut puissamment. Virtuosité. Chapeau. Je ne dis pratiquement rien sur les liens qui tressent la trame commune aux quatre histoires. Mais j'admire. Et l'épilogue, les explications ultimes, tout m'agrée. Une oeuvre.

a ben a.jpg

a ben 3.jpg

12:18 Publié dans cinéma | Lien permanent |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.