03/05/2015

Antoine Monmarché (2)

A n t o i n e   M o n m a r c h é  

Donner des formes au destin

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Frères humains qui après nous vivez
N'ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tost de vous merciz

François VILLON

Ci contre, portrait d'Antoine Monmarché par Hann Reverdy

Comme un alchimiste dosant ses ingrédients, un chaman ressassant ses hallucinations ou un peintre inventant ses recettes, l'artiste psychopompe Monmarché affûte ses procédés. Comme jadis, comme plus tard, il ne s'agit jamais que de prendre un élan vers la création. Vers le désir de révéler sa vision de la traversée de l'existence, de cultiver ce jardin virtuel où éclosent, flétrissent et entrent en hantise, dans des imagiers sombres et superbes, les fleurs du destin.

Monmarché a formidablement élargi son spectre d'action. Je connaissais de lui l'impressionnant travail autour de sa propre image. L'artiste a depuis tenté de nouvelles et exaltantes aventures, de captivantes métamorphoses. Et je suis entré dans ses nouveaux univers comme le dépaysement en personne entre dans l'espace d'une carte vierge.  Et voilà Monmarché qui dévoile ses avatars, tous plus époustouflants, tous plus crédibles, tous plus féconds les uns que les autres : fantastiqueur, esthète sauvage, fossoyeur, chasseur d'ectoplasmes, détecteur de présences invisibles, dompteur d'âmes ou d'hommes-éléphants, médium, poète gothique, expressionniste, dislocateur, - il faut des néologismes car Monmarché invente ses emplois au fur et à mesure du délire somptueux, baroque, hallucinant de ses créations. Monmarché, c'est Mister Jekyll et Docteur Hyde (oui, c'est un joueur). Il est à la fois le Docteur Frankenstein, sa créature, les dépouilles dont il est le fruit reconstitué, le puzzle presque humain, et il est encore Marie Shelley, leur auteure. Ayant joué autour de sa propre image mille identités, Monmarché complexifie le défi en devenant mille créateurs débridés. Il est un peu Rouault avec ses christs douloureux. Un peu Otto Dix et ses soldats morts, ses crânes terribles. il est un peu Grosz et Alechinsky. C'est un sorcier. un alchimiste, un mystique, un puissant coloriste, un cueilleur de rouille et un gibier de bûcher. Un montreur d'ours difformes, de monstres de foire, de beautés crépusculaires. Il recueille les fantômes presque épuisés, les êtres entrés dans le temps de leur estompement et il les perpétue. Quand la technique et la science cherchent à prouver que toutes ces choses (spectres, apparitions, esprits, revenants, farfadets, etc.) n'existent pas, Monmarché se sert de la technique et de la transmutation numérique pour les faire apparaître. S'il subsiste un très sporadique fond caricatural dans les nouvelles veines de l'artiste, c'est cette fois le monde de la hantise et de la vanité qu'il sonde, qu'il creuse, qu'il fouille. Le monde de l'horreur aussi, celui de l'épouvante. Il ausculte les fossiles, dépoussière les fantasmes, observe et rend les désastres de la décomposition. Il est dans le même et prodigieux temps un souffleur de pigments dans Lascaux, un pionnier du pictorialisme, un exubérant expressionniste, un anatomiste lovecraftien, un transfigurateur, un fresquiste et un virtuose de la manipulation numérique. C'est un chrononaute. La technique le rend libre, léger, profond, elle le place en situation de créer, d'inventer. De courir dans le temps, dans l'histoire de l'art, dans le territoire des légendes, des croyances et des craintes. Monmarché nous emmène à la dérive à bord de son vaisseau fantôme et ivre. Avec cette technique de pointe, Monmarché réinvente la poussière, le dessèchement, les résidus. Il ranime les peurs ataviques, les questionnements éternels, il les complique de tourments existentiels. Il nous veut autre chose que du bien. Au bout de la décantation technique, l'image créée parvient parfois à l'arête vivante des choses. A cette idée troublante que, derrière l'extinction, l'os n'est pas mort, l'âme pas éteinte.

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Et puis, avec une suite d'estompements, d'évanescences, de vapeurs, c'est, sur un mode de dentelle poétique, la ténuité de l'être, son cristal fragile, sa solubilité dans l'air, le nuage blanc en filigrane dans l'être qui sont révélés. L'être, comme une brume menacée de dissipation, l'être avec le souffle de temps qui lui est imparti, son rapide sablier de neige. La manière ici est plus onctueuse, plus délicate, plus épurée, presque nue. Dépouillée. Et cette impression que tout être n'est qu'une légère nappe de flocons en cours de fonte ou un iceberg en cours de débâcle. Et cette évanescence semble parfois reproduire, dans une fulgurante métaphore, les plis du linceul, les empreintes du suaire ou les veines bleutées du marbre funéraire. Sur cette pâleur proche de la transparence, toute tache hurle.

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a mon 6.jpgIl y a enfin, dans une veine noire, grave, marquante, en utilisant ses propres matières photographiques, le travail que Monmarché réalise à la palette graphique. Esthétique, puissant, proche du rendu particulier de la gravure mais distinct de lui, cette partie de l'oeuvre, à l'opposé des Vapeurs, s'inscrit, par le recours à des contrastes forts, comme une accentuation de l'être. Après le recours à la neige, à l'éphémère des choses, voici l'être charbonné, intensifié. Mais cette vigueur du trait et des contrastes n'apparaît pas comme une affirmation ou comme une délivrance. Au contraire, on y voit l'être affronté, dirait-on, à l'opacité, aux ténèbres, aux noirceurs. Les femmes visibles ici, belles sans doute, aspergées d'un embrun noir de suavité, sont des ténébreuses, des êtres en prise avec leur propre nuit. Après la légèreté vulnérable et poignante des Vapeurs, les Dessins font voir des visages, des physionomies envahies, balafrées, rehaussées par le travail énergique d'une sorte de sismographe qui transcrit leur monde intérieur. 

Dans son cheminement, Monmarché s'est avancé vers le tragique, il regarde en face-à-face la mort, la disparition, le défi que c'est de vivre et de disparaître. Il donne visage et formes à la fêlure, à l'angoisse. La galerie d'art est désormais proche du tourment, de la chair corrompue, de l'évaporation et du cimetière. Mais cette avancée, cette exploration des avaries et des limites de l'être, s'opère avec le secours de l'art et pour cette raison ne s'enlise pas dans la morbidité, triomphe d'elle par la vertu d'une création ardente, inventive, audacieuse. L'art est ici le moyen vital de la découverte et de l'exploration. L'art est le moyen de cette enquête terrible, superbe, affolante, physique et métaphysique que l'artiste mène sur la destinée humaine, c'est lui, l'art, qui engendre ces lumières noires, ces laits de brume, ces icônes, ces évanescences, ces tavelures, ces taches, ces manières noires, ces floraisons picturales. Il y a mille agréments puissants, mille saveurs fortes à goûter dans cette descente aux enfers, cette immersion dans les abîmes de l'âme, cette visite dans les châteaux noirs du fantastique, cette natation dans les eaux de la poésie noire. L'art tragique de Monmarché a notamment pour singulier effet de faire puissamment retentir la vie.

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13:04 Publié dans Antoine Monmarché | Lien permanent |  Facebook |

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