02/05/2015

Antoine Monmarché

Insaisissable Monmarché

La première fois que j’ai vu des travaux d'Antoine Monmarché, j’ai pensé à Henri Michaux et à son poème « Le Grand Combat ». Avec Monmarché qui serait l’un et l’autre. Monmarché qui s’en prendrait à lui-même, se dépiauterait, se viderait comme un gibier.

a an 1.jpg

A1 AM.jpg      A3 AM.jpg

LE GRAND COMBAT

Il l'emparouille et l'endosque contre terre ;
Il le rague et le roupète jusqu'à son drâle ;
Il le pratèle et le libuque et lui baruffle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l'écorcobalisse.
L'autre hésite, s'espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C'en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s'emmargine... mais en vain
Le cerceau tombe qui a tant roulé.

Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille
Dans la marmite de son ventre est un grand secret
Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ;
On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne
Et vous regarde,
On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.

A2 AM.jpg     A4 AM.jpg

a an 2.jpg

Monmarché qui chercherait, lui aussi, le Grand Secret. En lui-même.
Mais Monmarché fait aussi songer à La Métamorphose de Kafka ou à un Dorian Gray de Wilde totalement sens dessus dessous. Mais il est très proche, par instants, du cartoon, il s’installe délibérément dans la caricature ou dans le gag visuel (je songe à ce Monmarché dont la chair s’envole au souffle d’un sèche-cheveux). Monmarché, c’est aussi Alphonse Allais. « La rire est à l’homme ce que la pression est à la bière ». « Une fois qu’on a passé les bornes, il n’y a plus de limites ». Dans sa veine autoportraitiste, il me semble que Monmarché a compris quelque chose d’essentiel : pour se ressembler totalement, il faut n’être jamais pareil. L’être est ambigu, variable, différent de lui-même, fluctuant, volatil, sentimental, insensible, cruel, délicat, pesant, parfaitement semblable à lui-même, il se dilate, il se contracte, il s’évapore, il peine dans l’épreuve, il franchit des limites, prend feu, se dissout, enfle, il se torture, il se décompose, il hurle, il s’enlaidit, il se déforme, il est drôle, risible, tragique. C’est le destin de l’être. Cette suite d’autoportraits, c’est sans doute une représentation exacte de l’être, celle de l’artiste mais aussi la nôtre. La bouffonnerie effleure la tragédie, la farce décoiffe le sérieux, l’effroyable n’est pas éloigné du comique. C’est sur ce damier où les extrêmes s’imbriquent que Monmarché joue, la où même le nez rouge ne suffit pas à distinguer le clown du tragédien. Être tout, n’être presque rien, d’une seconde à l’autre. Le lot de l’espèce mais joué remarquablement devant l’objectif et la palette graphique. Shakespeare et Tex Avery. Goya et Will Coyote. Oui, Albert Camus, « L’absurde, c’est la raison lucide qui constate ses limites », et Groucho Marx , « Les gens ne mangeraient pas de caviar s’il était bon marché ». Artiste polymorphe, insaisissable, hétérogène, artiste qui refuse catégoriquement la représentation monolithique. Voilà aussi notre saint Antoine, à l'instar du Genet de Jean-Paul Sartre, comédien et martyr.

A6 AM.jpg      A5 AM.jpg

a an 3.jpg

a an 4.jpg

Monmarché est un curieux orchestre à lui tout seul : il y tient le violoncelle, les grandes orgues, le mirliton, les cuivres, le crincrin et le klaxon. Et il dirige tout ça. L’étourdissante, l’insoutenable et désopilante symphonie de l’homme dans tous ses états.

Le souci de sa propre image, voilà l’incorrigible immaturité de l’homme, écrit Milan Kundera. En carnavalisant sa propre représentation, en échappant au désir du kitsch et de l’embellissement, en jouant tout à la fois au peintre et à l’iconoclaste de sa propre icône, en faisant de soi sa propre marionnette, son monarque et son bouffon, Monmarché, tout en jouant (remarquablement bien) dans le manège de l’image, parvient, par les formidables leviers de la lucidité et de l’ironie, à planer au-dessus d’elle.

      A8 AM.jpg

19:16 Publié dans Antoine Monmarché | Lien permanent |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.