30/06/2015

Baudelaire et Rassenfosse

Quelques poèmes des Fleurs du mal de Charles Baudelaire illustrés par Armand Rassenfosse

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À  UNE DAME CRÉOLE

Au pays parfumé que le soleil caresse,
J'ai connu, sous un dais d'arbres tout empourprés
Et de palmiers d'où pleut sur les yeux la paresse,
Une dame créole aux charmes ignorés.
 
Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse
A dans le col des airs noblement maniérés ;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.
 
Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
Belle digne d'orner les antiques manoirs,
 
Vous feriez, à l'abri des ombreuses retraites,
Germer mille sonnets dans le cœur des poètes,
Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.
 

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LA BEAUTÉ

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.
 
Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
 
Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études ;
 
Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !
 

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LE VAMPIRE

Toi qui, comme un coup de couteau,
Dans mon coeur plaintif es entrée ;
Toi qui, forte comme un troupeau
De démons, vins, folle et parée,

De mon esprit humilié
Faire ton lit et ton domaine ;
- Infâme à qui je suis lié
Comme le forçat à la chaîne,

Comme au jeu le joueur têtu,
Comme à la bouteille l'ivrogne,
Comme aux vermines la charogne,
- Maudite, maudite sois-tu !

J'ai prié le glaive rapide
De conquérir ma liberté,
Et j'ai dit au poison perfide
De secourir ma lâcheté.

Hélas ! le poison et le glaive
M'ont pris en dédain et m'ont dit :
" Tu n'es pas digne qu'on t'enlève
A ton esclavage maudit,

Imbécile ! - de son empire
Si nos efforts te délivraient,
Tes baisers ressusciteraient
Le cadavre de ton vampire ! "

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LES BIJOUX 

La très-chère était nue, et, connaissant mon coeur,
Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j'aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.

Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d'aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S'avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s'était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !

Et la lampe s'étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre !

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L’IDÉAL 

Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,
Produits avariés, nés d'un siècle vaurien,
Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes,
Qui sauront satisfaire un coeur comme le mien.

Je laisse à Gavarni, poète des chloroses,
Son troupeau gazouillant de beautés d'hôpital,
Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses
Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.

Ce qu'il faut à ce coeur profond comme un abîme,
C'est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime,
Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans,

Ou bien toi, grande Nuit, fille de Michel-Ange,
Qui tors paisiblement dans une pose étrange
Tes appas façonnés aux bouches des Titans.

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RECUEILLEMENT  

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Winston Perez

Avoir une idée d’ombre

Avoir une idée d’ombre
et d’absolu pardon
comme l’Adolescent
qui voit la fin du monde
Errer dans l’océan du vide,
âme vagabonde
Devenir Ange noir
au dernier échelon

Avoir une idée d’ombre
et d’étreinte éternelle
au son du grand clocher,
au son d’un violon
Partir le soir venu,
et sans raisons
Quand l’égoût s’éclaircit,
au fond de la ruelle

Avoir une idée d’ombre,
s’évaporer au loin
comme une goutte acide
et devenir quelqu’un
d’autre

 

Winston Perez

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Charles Cros

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Lendemain

A Henri Mercier.

Avec les fleurs, avec les femmes, 
Avec l’absinthe, avec le feu, 
On peut se divertir un peu, 
Jouer son rôle en quelque drame. 

L’absinthe bue un soir d’hiver 
Éclaire en vert l’âme enfumée, 
Et les fleurs, sur la bien-aimée 
Embaument devant le feu clair. 

Puis les baisers perdent leurs charmes, 
Ayant duré quelques saisons. 
Les réciproques trahisons 
Font qu’on se quitte un jour, sans larmes. 

On brûle lettres et bouquets 
Et le feu se met à l’alcôve. 
Et, si la triste vie est sauve, 
Restent l’absinthe et ses hoquets. 

Les portraits sont mangés des flammes: 
Les doigts crispés sont tremblotants... 
On meurt d’avoir dormi longtemps 
Avec les fleurs, avec les femmes.

Charles CROS

12:18 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

La Charrue

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LA  CHARRUE 

Cinq heures. La neige encore. J’entends des voix
À l’avant du monde.
 
Une charrue
Comme une lune au troisième quartier
Brille, mais la recouvre
La nuit d’un pli de la neige.
 
Et cet enfant
A toute la maison pour lui, désormais. Il va
D’une fenêtre à l’autre. Il presse
Ses doigts contre la vitre. Il voit
Des gouttes se former là où il cesse
D’en pousser la buée vers le ciel qui tombe.

YVES BONNEFOY

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Au Cabaret vert

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AU CABARET VERT, CINQ HEURES DU SOIR 

Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.
- Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie. - Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

- Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! -
Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède, dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse
D’ail, - et m’emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.

Arthur Rimbaud

09:55 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

La Patience - Philippe Jaccottet

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LA PATIENCE

Dans les cartes à jouer abattues sous la lampe
comme les papillons écroulés poussiéreux,
à travers le tapis de table et la fumée,
je vois ce qu'il vaut mieux ne pas voir affleurer
lorsque le tintement de l'heure dans les verres
annonce une nouvelle insomnie, la croissante
peur d'avoir peur dans le resserrement du temps,
l'usure du corps, l'éloignement des défenseurs.
Le vieil homme écarte les images passées
et, non sans réprimer un tremblement, regarde
la pluie glacée pousser la porte du jardin. 

Philippe JACCOTTET

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28/06/2015

Comme un avion - Bruno Padalydès

C O M M E   U N   A V I O N

Vénus, absinthe et ukulélé 

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a aapod 3.jpgComme un avion de Bruno Podalydès : objet cinématographique parfaitement atypique. Pour l'argument : un informaticien épris d'aviation, sensible au vertige, s'amourache de la forme d'un kayak, semblable au corps d'un coucou privé d'ailes et palindrome parmi les palindromes. Ce navigateur, un type très assis, une allure presque sérieuse, quinquagénaire peut-être un rien titillé par la lente approche de la péremption, arrimé dans le virtuel, assujetti à la cigarette, désinvolte d'une façon originale, pas sportif pour un sou, pas rimbaldien mais sensible à Gérard Manset ou à Alain Bashung, rêve de descendre en kayak un ruisseau jusqu'à la mer. Il se suréquipe, s'entraîne d'une façon indécidable, à mi-chemin du grotesque et du poétique. Oui, c'est un des filons de ce joyau : l'art de rendre mitoyens le grotesque et le poétique, de créer entre eux des courants heureux et féconds. Contraint, il finit par avouer son projet à son épouse. Bienveillante, elle le mettra à l'eau (plus profondément qu'il ne le pense), avec les précautions attentives, un brin amusées d'une cane qui veille sur son caneton malhabile à l'instant de son essor nautique. Cette femme à double fond est interprétée par la lumineuse Sandrine Kiberlain. Revenons-en à notre navigateur en eaux presque vives. Un aventurier sommeille chez ce nouveau rond-de-cuir étrange et attachant. Le jeu de Bruno Padlydès (héros et cinéaste), lent, flottant, inédit, l'oeil malicieux, l'air presque placide, désinvolte maladroit, désinvolte malgré lui, gracieusement maladroit, ressemble réellement à une formidable invention cinématographique. Soignés, assez inattendus, sobres avec quelques belles acrobaties, les dialogues font mouche, ils relaient une suite de gags filmés et joués d'une façon qui les rend hilarants et imprévisibles.  Le cinéma de Podalydès est déconcertant, drôle, émouvant, irrésistible, c'est une sorte de perle baroque. Improbablement situé (amusons-nous) entre Aguire ou la colère de Dieu, les aventures d'Indiana Jones, le Délivrance de John Boreman, Les Dieux sont tombés sur la tête de Jamie Uys, Huit et demi de Fellini, les univers de Tati, de Pierre Etaix, d'Otar Osseliani, c'est-à-dire en un lieu, un no man's land où le cinéma n'a généralement pas cours. Le film m'a épaté, charmé. L'esprit y est parfumé d'air frais, de tendresse et d'humour, les femmes y sont magnifiques, touchantes, escortées d'un pollen de grâce, - le somptueux et inattendu nu composé de la très estimée et captivante Agnès Jaoui, très vénusienne, doit être un des plus beaux de l'histoire du cinéma français -, chaque personnage apporte son fétu à la meule. Il y a la belle Mila (Vimala Pons) que la pluie, liée à une amour malheureuse, fait pleurer. Il y a Christophe et Damien,(Vuillemoz et Brouté) les peintres fous qui repeignent tout en bleu, y compris une poule de passage et qui chaque matin affirment une fastueuse activité sexuelle (on se demande avec qui, chacun de son côté sans doute, une pitié pour ces affolés  du pinceau). Les eaux mènent à un lieu étrange mouillé, imbibé d'absinthe, un lieu de perdition et de salut, de poésie et de péché, de beauté et de danger, un lieu de délice et de lucidité. Avec Sandrine Kiberlain, Agnès Jaoui, Vimala Pons, Bruno, Denis Podalydès, Michel Vuillemoz, Jean-Noël Brouté et Pierre Arditi en pêcheur irascible. Vénus, absinthe, ukulélé et un grain de génie, un autre de folie ! Ce retour à l'eau (et au spiritueux, - mélange qui sans doute confère au film son caractère si spirituel), à l'air frais et aux arbres est surtout un retour aux gens et cette échappée millimétrique, cette expédition de poche s'impose comme une grande et belle aventure humaine que l'humour merveilleusement grise.  

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13:19 Publié dans cinéma | Lien permanent |  Facebook |

22/06/2015

Strada de Vincent Rouard (avec quelques poèmes inédits de DL Colaux)

S  T  R  A  D  A

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Ecoute et achat :
http://www.vincentrouard.be/strada.html
http://www.vincentrouard.be/strada_commande.php
Vidéo du concert :
https://www.youtube.com/watch?v=jqyHHiqn78c

Piano, compositions, arrangements,Vincent Rouard
Violoncelle, Kathy Adam
Accordéon diatonique, Didier Laloy
Contrebasse, Vincent Noiret
Oud, Karim Baggili
Sax tenor, flûte basse, Philippe Laloy
Guitare, Pascal Chardome
Percussions, Fred Malempré

Enregistrement, mixage, mastering,
Piano bösendorfer 225
Igloo Studio Bruxelles

Pressage, SonyDADC
Photographies, Olivier Calicis
Infographie, Laurence Burvenich
Textes, Denys-Louis Colaux

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1.
 
J'écris
le désir inflexible
de faire chanter à deux voix
l'échafaud du silence
et la potence de l'espoir
 
Le vent est je crois
l'oiseau dont je suis le plus proche
 
 
2.
 
On trouvera dans ma valise
une conque de sable
une hélice de pluie
une flûte de vent
et pour garder la page
de trois livres que j'aime
l'aile d'un oiseau mort
On trouvera sur ma valise
incisées dans le cuir
les griffes que font aux objets
toutes les épines des âmes
 
 
3.
 
Il reste du voyage
le chant intime de mon être
mêlé à la surdité bleue
du monde
Il reste le désir
d'un orchestre lancé
devant la terre
sauvage et retournée
des hommes à l'assaut

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