22/10/2015

Les Chroniques du Poisson pilote n°16

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n u m é r o    1 6

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Lettre ouverte à 

L u a t y    B e i r a o

artiste et prisonnier de conscience dans les prisons angolaises

à mon amie, la chanteuse portugaise Rita Damasio et mon ami militant Michel Lefèvre

a beirao 1.jpgJ'ai suivi de très près l'arrestation arbitraire, honteuse de 15 voix de la contestation pacifique contre l'ignoble tyrannie de Dos Santos en Angola. Ce sont des militants des Droits de l'Homme qui croupissent en prison, sont malmenés, brutalisés et frôlent, pour certains d'entre eux et après une longue grève de la faim, le bord du précipice. Mes pages facebook sont tapissées de liens, d'appels, de mouvements de colère relatifs à cette nouvelle injustice de la dictature angolaise. On se sent petit, impuissant devant de tels abus de pouvoir, on se sent perdu dans un monde que presque plus rien n'émeut ni ne mobilise. J'ai fait circuler la pétition, quand bien même la protestation de deux ou trois bonnes âmes qui garantissent la vanité de ces démarches. Mais lorsque tu sais que de l'odieux est en train de s'accomplir, lorsque tu sais que les droits de l'être sont délibérément foulés, reniés, lorsque tu es instruit et que tu te tais, tu es un misérable monstre. Sans me bercer d'illusions, j'ai d'autres objectifs. Alors, je prends cette cause formidable, écrasante, et, dans l'humble mesure de mes moyens, je tente de la faire apercevoir et entendre. Le cumul des bonnes volontés peut s'avérer irrépressible. Qu'on entende le malheur et la colère de ces êtres, qu'on vibre un peu à l'écoute de ce qu'ils clament, qu'on comprenne un peu dans quel danger ils sont engagés, qu'on leur apporte un peu d'appui, une voix, un instant de soutien ! Aujourd'hui, avec l'humilité et l'émotion dont je suis parfois capable, j'adresse une lettre ouverte à l'artiste Luaty Beirao qui dépasse les trente jours de grève de la faim et dont la vie est désormais mise en péril.

Lettre ouverte à Luaty Beirao

Tu es dans une prison dégueulasse, tu souffres depuis plus de trois mois. On t’y a jeté parce que ta parole, ta conscience  font peur. On t’y a jeté parce que tu refuses le silence et la soumission, parce que tu as choisi ton camp contre le camp des puissants, des tricheurs et des crapules. Tu vis, - parce que tu l’as décidé -, des heures très sombres, sur le bord même de l’abîme. Tu vis, - parce que tu es un homme entier, courageux, résolu – une grande souffrance qui met en péril ton existence.  En même temps, dans le même mouvement, tu jettes à la face de la dictature qui étrangle ton pays ton héroïsme superbe, ton refus obstiné de transiger, ton dégoût de cette injustice abominable. Tu fais paraître un visage humain, douloureux et noble devant l’un de ces sinistres potentats  accrochés au pouvoir comme un malade à son vice.

Infect pouvoir transformé en affaire de famille : honte sur toi, Dos Santos, honte sur les tiens, sur ceux de ton engeance... et le temps viendra, c'est inéluctable, de ta destitution et de ta précipitation dans les chiottes de l'histoire où ta place est déjà réservée. Essaim de vautours puants, le temps viendra où l'on marchera sur vos carcasses déplumées et vidées.

a beirao 2.jpgBeirao, tu te dresses devant celui qui crée pour sa satisfaction personnelle le désarroi de sa nation.  Tu contestes ouvertement le monstre, l’homme au trente milliards de dollars assis sur l’agonie terrible de son peuple. Tu protestes contre la corruption qui dévore et pourrit ton pays. Tu poses le violent reproche de ton visage amaigri devant ces bouffis et ces parvenus, ces sinistres  élus qui dansent joyeusement sur des cadavres et des dépotoirs habités. Tu n’es pas un homme de la conspiration, tu es un homme de la respiration, tu réclames de l’air libre, de l’air pur, de l’espoir, un changement radical de la réalité. Tu dis ton dégoût devant le saccage de ton pays. Tu dis bien haut ton écœurement devant la concussion, le tripotage du pouvoir, l’injustice, le mépris. Tu dis ta colère devant ce pied ignoble posé sur la nuque de ton peuple maintenu dans la boue et la misère. Tu fais ce qu’il faut faire devant une telle salauderie, tu fais ce que peu d’hommes osent faire, tu nous inspires du respect et de l’estime. Tu as raison, tes cris sont légitimes, ils sont les semences même de l’avenir : la jeunesse angolaise veut autre chose, autre chose que la faim, la détresse, la pénurie terrible, la misère, la menace, la prison. Tu fais connaître au monde le désir vital des tiens de sortir de l’ornière que le truand Dos Santos a creusé pour eux, pour les enfouir. Tu es peut-être l’annonciateur d’un séisme qui fera basculer le président de son trône, qui fera tomber tout son système en bas de son piédestal, qui causera le naufrage des privilèges et des tripotages, qui mettra fin à l’exploitation violente et aveugle des Angolais. Tu es le visage de l’espoir. Je te demande de te protéger, de te laisser une chance d’assister au naufrage de Dos Santos et de sa clique de sangsues. Je sais que ton pays est grièvement empoisonné par la corruption et l’injustice, je comprends à quel point la force des corrompus est ancrée dans le sol angolais et le pourrit, mais il se pourrait, Luaty Beirao, que ton visage annonce l’invention d’un remède à ce grand chancre qui ronge l’Angola. On me dira qu’il faut être idiot pour rêver d’air pur au pays de la peste, pour envisager un mieux au pays du pire. Je répondrai que oui, c’est vrai, l’ennemi est puissant, féroce, tenace, cruel, il n’a eu de cesse d’appauvrir et d’assujettir le peuple. Oui, le défi paraît surhumain, oui, la fosse est profonde, oui, le dégoût et le dépit sont des tentations légitimes, raisonnables. L’espoir est fragile, c’est un fétu, mais il a pour l’instant les traits de ton visage, Luaty Beirao. Je désire que tu passes à travers les mailles, que tu survives et que l’étoile que tu as levée dans le ciel de la protestation participe aux lendemains de la nuit angolaise que tu contribues à désinfecter.  

Mon salut le plus respectueux et ma plus fervente estime. Honneur à toi qui ne manques pas ton rendez-vous avec le destin.

Quelques liens relatifs à la détention de nos amis :

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/10/19/accuse-d...
https://www.facebook.com/luatybeirao/videos/5025619165719...
http://www.bbc.com/afrique/region/2015/10/151017_angola-b...
http://www.euronews.com/2015/10/19/detained-angolan-rappe...
https://www.facebook.com/denyslouis.colaux/posts/76000600...

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