22/01/2016

Francis Denis, auteur (et peintre)

Les Saisons de Mauve ou Le Chant des Cactus

Francis Denis – Editions Delatour France

a francis.jpegJe suis dans les nouvelles de Francis Denis. Je vous ai parlé de lui déjà, de sa peinture. Francis Denis : peintre et auteur. L’un et l’autre, écrivions–le d’emblée, avec la même crédibilité, avec le même talent singulier, inquiétant, désarçonnant, convaincant. Voyons aujourd’hui ce qu’il en est de son recueil de nouvelles, Les Saisons de Mauve ou Le chant des Cactus. Des nouvelles serrées, cambrées, incisives, rapides, sur une couleur dominante funèbre. Il y a là-dedans des impressions d’apocalypse, de jour d’après, d’effondrement, il y a un périlleux fil de fer tendu par-dessus le destin et un danger de chute de l’être imminent et permanent. Quelque rares fenêtres. Mais l’atmosphère générale est au cauchemar, au choléra mental, au désastre. Il y a ce passionnant fantastique existentiel dans lequel s’insinuent furtivement, par indices subtils, les ombres délétères et admirables de Mary Shelley, de Howard Philip Lovecraft, de Claude Seignolle ou de Pierre Boule. Ce fantastique-là, celui de Denis, est comme original, établi, enlisé dans le vrai, dans le réel et apparaît d’autant plus inquiétant et efficace. Il y a ce halo de fable et de légende oblitéré par l’empreinte digitale du vrai, de l'immédiat. Il y a l’être dans ses méandres, ses phantasmes, ses esprits, ses amours avortées, ses désordres, dans les remous de son parcours. Et les choses sont souvent portées par une vigoureuse écriture expressionniste, chargée, syncopée, enflée d’analogies, de métaphores insistantes, étranges, déconcertantes, poétiques. Dans le fantastique tout à fait contemporain, le désarroi, le dépit existentiel, dans l’horreur, dans le sentiment de culpabilité, dans le crime, dans l'imaginaire, dans l’art de rejouer l'Héautontimorouménos baudelairien, Francis Denis impose cette écriture expressionniste, profuse et noire, syncopée, hallucinée, débordante, en formidable crue. Dans ces fables qui vont de l’intime à la vie collective, dans ces fables sanglantes, métaphysiques, drues, âpres, douloureuses, le symbolisme et le vrai, le poétique et le réel brutal, sont engagés ensemble dans le récit et le secouent, l’enflamment, l’effraient. Cette trentaine de nouvelles constitue une sorte de traversée accidentée, pénible de la forêt de l’existence, une forêt multiple, une forêt de hautes futaies, de feuillus sombres, de buissons ardents, une forêt avec ses pentes de calvaire, ses anfractuosités, ses haltes, ses feux de bois. Il y a, dans la forêt de cette suite de nouvelles brèves, un retour au sauvage, une descente dans les lieux impénétrables, les traces de sang du passé ou de l’instant présent, les légendes, les fables, les loups, les vieilles peurs irraisonnées, les angoisses justifiées, les chasseurs, les prédateurs et les proies, les retours d’instinct, les clairières quelquefois. C’est ce que fait Denis tout au long de son recueil, il marche dans la forêt de l’existence. Les récits qu’il en tire, - affreux, inquiétants, tordus, sublimes, désespérés -, sont passionnants. Entre l’œuvre conçue à partir de tissus humains , le meurtre sauvage de l’éditeur et de sa secrétaire par un auteur impublié, quelques amours assassines tragiques et sinistres, des traces d’enfance maculée, les bonds saisissants dans le temps, la quête de liberté et d’autonomie, les désirs dévorants, l’effroi de l’enlisement, le temps métaphysique et poétique d’un deuil vécu par des adolescents, Francis Denis jette un regard terrible, étrange, déconcertant, lucide et halluciné, enlevé par une geste littéraire ardente sur le chemin d’ombres, d’amour et de mort, de, peurs et d’étincellements du destin humain. Et ce je dont il use souvent, ce je est définitivement un nôtre. Dépaysez-vous dans une rencontre avec vous-même. Déniaisez-vous à la lecture de ce recueil insolite et dérangeant, exaltant. 

Les commentaires sont fermés.