01/11/2016

Moi, Daniel Blake

Moi, Daniel Blake

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J'ai vu le film en vo. J'ai découvert ces étonnants accents qui tordent étrangement les rudiments de la prononciation anglaise telle qu'on nous l'enseignait, jadis. L'anglais du pauvre. I, Daniel Blake, c'est évidemment un film de Ken Loach (2016), le grand cinéaste humaniste anglais, Daniel Blake, rôle titre, est interprété par Dave Johns (un humoriste et acteur de télévision anglais, tout à fait crédible et captivant dans son rôle d'humble tombé sous les coups du sort) et Hayles Squires incarne avec une humanité confondante le rôle de la mère de famille déclassée et qui encourt le risque de perdre la garde de ses deux enfants, Daisy (Briana Shan, très inspirée) et Dylan (Dylan McKierman).

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D'abord, je veux écrire ceci : le film est généralement très bien accueilli. Quelques-uns dénoncent son misérabilisme et sa volonté délibérée de faire pleurer les foules. Ces quelques-uns sont évidemment toujours, - disons souvent !, des gens très à l'écart du sordide de la réalité sociale, à l'écart du désarroi des paumés, à l'écart de cette volonté libérale de plus en plus décomplexée d'écraser les miséreux et les déclassés, de les bannir d'un horizon prétendument sain et bien portant. Ces critiques semblent, sans même en prendre conscience, attester les  propos du cinéaste : c'est une tentative de disqualification du cinéma à caractère social et militant qui reviendrait à affirmer que traiter de la détresse des déclassés, c'est du populisme, du Dickens de retour, du sentimentalisme bas de gamme. Je n'en crois rien. Je m'offusque de ces réactions sordides et foutrement intempestives. Toujours, comme l'écrivait Richepin, plus tard chanté par l'immense Brassens, les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux. C'est ce trouble mal vécu, c'est ce trouble dégueulé, inassumé, nié, ce trouble enflé de mépris qui pousse à noyer dans les prétendues larmes d'une sentimentalité évidemment étiquetée démago le regard incisif et consterné d'un artiste sur les pièges assassins du libéralisme offensif. Je lisais le compte rendu des enquêtes menées par Loach chez les chômeurs en quête d'emploi pour bâtir son scénario et la réalité quotidienne est une leçon d'horreur et de dèche morbide. Il y a chez Loach quelque chose d'un prophète de malheur : le malheur qu'il annonce - pour le contrer, pour éveiller les consciences, pour ranimer une lueur de justice sociale - est hélas à nos portes et décime et sacrifie. Loach est un cinéaste de la conscience et du désir de justice, c'est le grand cinéaste humaniste de notre temps. Il agace évidemment, il indispose les castes de la prospérité aveugle, de la grosse machine inhumaine de la prospérité. Que la chanson nous serve, sur laquelle depuis longtemps nous nous appuyons : le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté. Bien sûr, nous savons ce qu'il faut penser d'une vérité unique, d'une vérité exclusive. Mais nous savons encore que la vérité que nous décrit Loach vit réellement dans nos rues, pas loin de chez nous et qu'il suffit parfois d'entrouvrir sa fenêtre pour l'apercevoir. Donc, oui, donner la parole aux gueux, aux réprouvés, aux humbles, aux menacés par la débâcle organisée, oui, c'est dérangeant, inconvenant, c'est faire un peu d'ombre au capitalisme carnassier.

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Daniel Blake  un menuisier anglais de 59 ans, a longtemps assisté le déclin et l'agonie de son épouse. Brisé, épuisé, usé par son décès, par une éprouvante vie de labeur constant (Blake aime son métier et l'a exercé avec talent), il est sujet à de graves problèmes cardiaques. Son médecin lui interdit de reprendre le travail. Mais en Angleterre, c'est une compagnie privée qui sous-traite pour l'administration le problème de la chasse aux resquilleurs et aux tire-au-flanc. Cette Angleterre néo-victorienne, meurtrière, exécutrice, c'est une métonymie de notre Europe délivrée de tout scrupule, Europe dichotomique des vainqueurs écrasant impunément les vaincus, Europe de la jungle et du struggle for live. Et cette compagnie, fondée sur un principe d'indifférence érigée en système,  conduite par des exécutants généralement aveugles, sourds, et d'une obéissance parfaitement inscrupuleuse, le déclare apte. On notera, à l'écart de tout manichéisme, qu'une employée du job center fait preuve de compassion, compassion pour laquelle elle est au demeurant sanctionnée. Durant ses rendez-vous infructueux au job center, durant la multiplication absurde et délibérée des démarches contradictoires qu'il est contrait d'accomplir pour trouver une solution à son dilemme (se savoir incapable de reprendre un emploi et prouver qu'il multiplie les démarches pour en trouver un), Blake fait la rencontre d'une jeune mère de famille célibataire qui a deux enfants (de pères différents et absents) malmenée elle aussi et éconduite par l'administration. Ces deux paumés vont tenter de s'entraider. Leur réalité est terrible, c'est celle de la chute, de l'indigence, de la détresse. Celle où parfois, on crève littéralement de faim, celle des restos du cœur, celle où l'on revend ce peu que l'on possède, celle où l'on trafique et où l'on triche pour subsister, celle où les autres vous désignent et humilient pour vos souliers déchirés, celle où quelquefois on se prostitue pour subvenir aux besoins des enfants, au besoin élémentaire de soulager une faim terrible. Voudrait-on croire que ce sont là des chromos destinés à faire chialer les foules ? La vie quotidienne d'une franche de la population ressemble à cela, à cette noirceur sans perspective, à cette précarité en bord de falaise. 

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Daniel Blake, dans son combat perdu contre cette fatalité sociale mise en branle et organisée va pourtant, au péril de sa vie, réussir quelque chose de sublime et de dérisoire : rappeler qu'il n'est pas un animal, pas un être obéissant et asservi, qu'il est un être humain, capable d'altruisme, de sensibilité et d'humanité. Daniel Blake sera aimé de quelques-uns, il aura tendu la main. Le flm, à rebours d'une déclaration de renoncement ou d'un aveu d'impuissance, sollicite un regain de conscience et constitue un vigoureux appel à la solidarité et l'affirmation d'une humanité qu'on ne saurait mettre en péril sans mettre le monde en péril. (Denys-Louis Colaux)

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La chronique de Jacques Arfeuillere sur le film (professeur au Collège René Descartes, Chatelleraut, France et militant du Parti de gauche)

Je viens de voir "I, Daniel Blake". En sortant de la salle, sur le coup de l'émotion multiple (colère et frustration mêlées, mais aussi amour pour ces rencontres qu'on vient de faire), on n'aurait qu'une envie : traîner tous ceux qu'on croise sur le chemin du retour, devant l'écran. Et leur dire : venez voir, venez voir en face les visages de l'autre, de celui qu'on ignore, tellement pris dans nos vies, ou de celui dont on se détourne, égarés que nous sommes par les discours tout faits, par les images-mensonges des médias déformants.
Ken Loach nous offre un charpentier malade, une femme courageuse qui ne sait plus vers où se battre, deux enfants qui aiment et qui souffrent, et même un voisin qui trouve des expédients pour échapper à la misère de tous. Et sur l'écran qui scintille de l'illusion du cinéma, il nous donne un billet, un billet pour nos vies. Un billet pour courir s'engager un peu plus, un peu mieux et rejoindre cet homme qui combat l'inhumain,et déterrer en nous le peu d'humanité qui reste.
Et puis on s'interroge. Oui le film est vibrant de vérité, tremblant d'émotion vraie, chancelant de tristesse et d'espoir. Oui le film a été reconnu, (Palme d'Or, rien moins que cela, distingué par ceux qui dorment le soir dans les palaces de Cannes, qui parlent sur les écrans des médias dominants). Oui le film atteint le public d'aujourd'hui, les fidèles de Ken Loach, et les autres, qui croient au pouvoir politique du cinéma. Mais jusqu'où cette vague peut-elle porter le petit peu de lucidité que Daniel nous fait gagner, le petit peu de révolte que fait naître Cathie, le surcroit de tendresse qui naît du regard grave de la petite fille ?
Pas bien loin, je n'en doute pas. Mais je voudrais quand même traîner un peu de ceux qui embarrassent de mensonges le drame de la pauvreté d’aujourd’hui, devant l'écran du cinéma. Je voudrais entraîner un peu de ceux qui parlent de conditionner le RSA, de sanctionner la maladie, de récompenser le mérite, d'évaluer l'homme toujours un peu plus, à la rencontre de Daniel Blake; je voudrais inviter enfin un peu de ceux qui soulignent les postes non pourvus pour faire oublier la pénurie d’emplois, qui font de Pôle Emploi un lieu de libre concurrence entre les misères qui s'y côtoient, à regarder dans les yeux la jeune Cathie.
Et espérer que quelques larmes au moins trouveront leur chemin quand ils découvriront la faim qui terrasse la jeune mère qui nourrit ses enfants. Je voudrais au moins qu'elles fassent taire l'arrogance même si je sais qu'elles ne pourront pas grand chose face au cynisme.

10:00 Publié dans Coups de coeur | Lien permanent |  Facebook |

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