06/02/2017

Les Chroniques du Poisson Pilote n° 31 - Hélène Bénardeau - Otto Ganz

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Gardons la belle Hélène Bénardeau parmi nous

a hel bé 5.jpgMaintenant, oui, surtout, ne pas lâcher la main, maintenant, depuis hier, Hélène est morte. Ne meurent vraiment que celles et ceux de qui on lâche la main. Hélène Bénardeau, la lutteuse contre le cancer, l'écrivaine, la blogueuse humaniste. La très belle lutteuse. Nom de dieu, j'ai les doigts qui collent aux notes, je pèse une tonne de dépit et ma sonatine aussi. De la fatalité, elle a fait un orchestre. Un jardin. Un défi. Elle est noble, Hélène, très chevalière. J'envoyais depuis des semaines des messages d'espoir désespérés, des mélodies, des couleurs sur son journal. Là, depuis que la nouvelle est tombée, j'ai envpyé l'elfe Lhasa et son hymne Rising. Puis, ce matin, des fleurs de Redon et des Gymnopédies, des Gnossiennes de Satie. Je la connaissais à peine. Mais à présent, la peine se dresse comme un drapeau noir et je suis effaré. Effaré d'être touché à ce point, de sentir une entrée de deuil dans ma maison. La Crabahuteuse. Il faut aller chez elle, franchir le seuil de son espace et s'y promener. Peut-on le dire, sans blesser personne ? Une femme comme ça ne passe pas sans qu'on l'aime un peu. Sans qu'on l'aime. Sans qu'on demeure, sur son passage, épanoui. Comme chez Brassens. Les Passantes. Ainsi nomme-t-on celles qui restent définitivement. Que le violoncelle nous tronçonne donc, à la hauteur du cœur, là où l'on a mal. 

https://www.youtube.com/watch?v=vvjhsZYaofk

Oui, avec ou sans cheveux, elle a le profil de Dulcinée devenue vraie.

D'où vient que d'un seul coup une sœur nous manque ? Je vais l'écrire comme cela me vient. Cette femme, qu'elle écrive, qu'elle regarde, qu'elle évoque, qu'elle se souvienne, qu'elle paraisse dans sa chevelure superbe ou sous la dune merveilleuse de son crâne nu, elle répand de la lumière, de la grâce, et la saveur étrange d'un petit sel cuisant et taquin. Un fort et enivrant parfum d'humanité. Nous sommes trop bêtes, trop sensibles, nous cédons devant ça. Moi, je n'en ai pas fait secret auprès d'elle.

J'ai vu votre visage. je l'ai trouvé très beau. J'ai lu vos messages. J'ai lu que vous livrez un grand combat. La pétassestase vous harcèle. Je passais et j'ai été touché. Je n'éprouve aucune pitié. Ce n'est pas très beau, la pitié. Je ne sais pas. J'ai éprouvé le désir de vous faire un signe. De vous dire que cette tête nue que vous prenez entre vos deux mains est très belle.
Facebook, c'est une sorte de désert. La belle dune de votre visage m'a hélé. Belle rencontre, c'est un bel instant, un visage comme le vôtre. Je vous envoie un peu de musique.Je voudrais partager quelques instants avec vous. Si cela vous semble importun, ne donnez aucune suite. Je serais désolé de vous importuner. Mais c'est une possibilité.
 
Et puis, la promesse, l'offensive du mal, la fatigue, le silence.
 
 
Et l'oeuvre, le visage, la beauté d'être. Notre désir de perpétuer, de rendre grâce. De mettre autour d'elle, longtemps, des fleurs, de la couleur, de la gratitude, ce frisson ému.
 

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Ici, une très belle interview d'Hélène qui évoque l'historique de son blog, la Crabahuteuse et la naissance de son livre :

https://www.youtube.com/watch?v=NynUOKL7izA&feature=s...

Une petite heure avec Chet Baker, Hélène ?

https://www.youtube.com/watch?v=FtW_BHuaNPc&list=PLA7...

Otto Ganz

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Otto Ganz par Geneviève Hauzeur, 2015

Recru de peine, je veux vaquer à autre chose. Un ami fera l’affaire. Je vais vous parler d’Otto Ganz.

À ceux

et aux autres

amants hommes

poussières

poètes avérés

cadavérés menteurs

bonimenteurs

talentueux

impulsifs et allongés

en travers de ma vie

pour renaître à l’Orient

je n’oublie pas

qu’ils mâchent ma mémoire 

a aganz 14.jpgVers d’annonce du recueil  Mille gouttes rebondissent sur une vitre,  l’Arbre à Paroles, 2015. Otto Ganz est né à Anvers en 1970. Poète, romancier, plasticien, il est l’une des voix les plus singulières de la littérature belge contemporaine. Une des  voix les plus singulières, formule très à la con, consternante, dans la veine de cette langue de bois qui fait son nid jusque dans les antres poétiques. Pissat toutes-boîtes. Pitié pour les vers ! Je ne peux pas affirmer que je connais très bien ce type pour la bonne raison que c’est mon ami depuis des lustres, depuis que nous fîmes connaissance aux éditions des Eperonniers. C’est un écrivain qui dans l’écriture se comporte comme un insecte fouisseur, un genre de gryllotalpa kafkaïen, un insecte accordé à sa passion littéraire et poétique, Otto est un archéologue qui récupère scrupuleusement, méticuleusement les secondes épuisées qui précèdent le temps de sa prospection et de leur transcription, c’est un musicien sensible au rythme, au refrain, à la pesée rigoureuse du mot, c’est un bluesman blanc, un mélodiste noir, de veine noire, lugubre, de lyrisme lugubre et envoûtant. Il y a eu l’homme des cavernes, jadis, Ganz, c’est l’homme des cryptes, l’homme savant des cryptes, l’homme qui va se consulter tout au fond, qui va recueillir ses voix secrètes et multiples., ses mues successives C’est, dans la foulée, le type capable aussi d’autodissection. Ottodissection. Très sceptique sur l’intérêt fondamental du monde, il l’aime pourtant un peu. S’il aime, il ne compte pas. C’est une déclinaison singulière (comme sa voix dans les catacombes de la littérature belge contemporaine) de la générosité. C’est un esthète hanté, tenté par l’anarchie, le nihilisme et la distinction. Il est de l’étoffe dont on fait les dandys et les hooliganz. C’est un macabre qui a le goût des vitraux. Il est toujours pris entre deux tentations : la sensibilité et le sarcasme. C’est la raison pour laquelle il lui faut sans cesse inventer pour faire tenir ensemble et coopérer ces deux forces. C’est un grand inventeur. Un type passionnant. Proche et lointain. Un peu comme un corbeau, il est perché sur des bases solides : un savoir, un appétit de lectures, une curiosité de tous les arts. Ai-je dit qu’il est précieux, persifleur, douloureux (porté à la douleur), cynique ?  

Ensemble, lui et moi, nous aimons la belle et talentueuse québécoise Anne Guibault (avec qui il a coécrit On vit drôle – Adage/Maelström).  Chez Maelström, lui et moi avons coécrit un roman fantastique , l’Arbre d’Apollon.

http://www.maelstromreevolution.org/pages/FRA/prodotto.as...

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Pour se faire une petite idée de sa production, on utilisera ces liens :

http://espace-livres-creation.be/fiche-auteur/otto-ganz

http://www.brouillons-de-culture.fr/article-otto-ganz-une...

je crois

à la fulgurance

des vertus

du silence

 

je crois

qu'il a fallu perdre

sans cesse avant

de savoir parler

(In Pavots, éditions du Cygne)

Je ne m’étends pas pour l’instant car là, mon propos, c’est le Ganz plasticien. Et spécialement ses créations récentes. Encres, gouaches, brou, acrylique, corps liquides organiques. Son travail pictural est souvent en rapport intime avec son aventure littéraire. On y détecte les fantômes et les hantises de Kafka, de Michel de Ghelderode, et parfois tout près du redoutable Ubu de Jarry, une angoisse et une colère prégnantes, des indices de fantastique, des visages de la peur, du désespoir, de l'affalement  et de la fraternité, les tons sont successivement et parfois simultanément chauds, sombres, morbides. C'est désolé et ardent. Il y a aussi quelque chose d'un hymne à l'être, célébré dans sa braise fragile et menacée. Un mélange intime et crispant, détonant d'humanité, de proximité, de danger, de menace rend le travail puissamment et fertilement ambigu. Les êtres sont comme vus d'en haut, engoncés dans l'ombre, le feu mourant du crépuscule, dans la lie-de-vin, comme des animaux de zoo presque conscients de leur état. Il y a quelque chose d'orwellien dans cette galerie. Le paisible et le tourmenté, la puissance expressive et la placidité cohabitent. Résignation, terreur, panique recherche de soutien et de refuge, nostalgie inclinée sur soi-même, folie, panique lovecraftienne. On n'est pas au paradis, ici. On baigne dans un jus d'enfer imminent ou embusqué. Ces têtes-là ont des allures d'astres menacés d'extinction. Ces têtes-là ont la gueule de désespérés qui demanderaient des comptes, mais à qui ? Aux spectateurs qui défilent comme des touristes au jardin d'acclimatation ? Dislocations, imbrications. Monstres et êtres traités en monstres, dérive, débâcle, impasses existentielles. Je reviendrai à ces galeries sidérantes. Pour le moment, je suis fourbu. Cet imagier colle étrangement, terriblement à notre condition dès que nous la sondons en profondeur, dès que nous nous inquiétons d'elle. J'avais à cœur, dans l'immédiat, de dire que l'oeuvre existe, qu'elle dérange (démet les rangs), qu'elle tracasse, inquiète et qu'une fois qu'on l'a entrevue, on ne peut plus en faire abstraction. Dans les eaux et les encres ganziennes, j'ai pêché ceci : un trésor menaçant. Il faudrait rejeter tous les autres à la flotte. Zéro !

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