11/03/2017

Fences (Denzel Washington)

F  E  N  C  E  S

C h e f - d' o e u v r e

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Je n'ai pas envie de faire le tri dans mes sensations, mes sentiments, mon désordre, de faire ouvrage de critique. Je veux rendre compte d'un état d'ébullition. Je veux, comme à la volée, noter par traits les impressions et les sentiments sur lesquels me laisse le film. Entre les crétins qui décrètent l'oeuvre trop bavarde et ceux qui considèrent que Washington se mire dans son oeuvre, il n'y avait guère d'encouragements ou d'incitations à regarder le film. Dieu merci, ces sinistres cancres et ces sordides minables ne sont pas parvenus à m'en dissuader.

Le film se passe à Pittsburgh, USA, dans les années 1950. Maxon est un ouvrier noir qui ramasse les poubelles. Il est affecté à la charge à l'arrière du camion. Les Noirs se sont pas autorisés à conduire le véhicule...  Les espérances du père n'ont pas abouti parce qu'il est noir. Avec une rigueur implacable, malade, obnubilante, le père veut mettre les siens à l'abri du rêve. Lui, l'intransigeant, le dogmatique qui cédera pourtant à l'incartade. L'amour, l'autorité, le délire, le monologue, le réel, le passé nouent ensemble l'histoire de cette famille.

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C'est un chef-d'oeuvre noir et un chef-d'oeuvre tout court de Denzel Washington (réalisateur/acteur) d'après la pièce éponyme d'August Wilson (Washington et Davis avaient tenu les rôles à la scène). C'est une tragédie noire, imbibée de l'esprit blues, de l'esprit jazz, habitée par le calvaire de l' histoire noire américaine, une tragédie déchirante, terrible, un film disert, ample, étouffant sur la condition humaine noire dans les années 50, sur un être blessé (Troy Maxon, éboueur noir et père de famille), despotique, obsessionnel, baseballeur empêché, croit-il, en raison de sa couleur de peau, égocentrique et profondément inquiet du destin des siens, embourbé dans la poisse et les désastres du sien, égaré, consciencieux, sentimentalement invalide, et qui fait voir le meilleur et le pire en lui.

C'est un film construit, intelligent, loquace où la parole soulage et envenime, ouvre et engendre des rotations folles. C'est un film sur la différence au sein de la même tribu, sur les ressemblances cachées, secrètes. Cela tourne jusqu'à l'ivresse, l'ébriété, le vertige. 

C'est un film sur l'amitié, l'intensité de l'amitié, les embûches qui la guette, la menace. 

C'est une attrapade avec la mort, avec l'obsession de la mort et de ses sordides métaphores, sur la mégalomanie et la fragilité ensemble, sur l'impossibilité des guérisons et sur le salut quand même.

Un film sur le désir, l'oxygène, la faute, un film sur la folie, le délire, le vertige. Un film sur les murs entre les êtres, sur les barrières qui protègent et qui enferment, sur la porosité invisible entre les êtres. 

Oh, c'est filmé, savamment, généreusement, chacun y a sa place, tout rôle - au-delà de et malgré l'attitude tyrannique de Troy Maxon - y trouve une place pour établir sa présence, fût-elle péniblement accessible, difficilement tenable, périlleuse. 

C'est une réflexion abyssale sur l'hérédité, la transmission, la construction d'un être. C'est un grand film sur l'amour, le tourment, la débâcle existentielle, le salut, le pardon.

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Un film sur la générosité et la sanction, sur l'échec, sur le refus de renoncer, sur la passion.

Autour du despote aux pieds de cristal, chacun des personnages existe et étouffe, adore et suffoque, se perd ou se fraie un chemin. Une parole abondante, ivre, féroce mène et noie le film, l’égare et le légende, le propulse.

Je n'en veux pas dire grand-chose d'autre. C'est trop tôt. Je suis épuisé, admiratif, épaté, bouleversé. L'oeuvre - difficile, dérangeante, captivante - est interprétée supérieurement par des acteurs totalement investis dans leurs rôles, des rôles pénibles, brillants, ambigus, puissants, tordus, marqués, meurtris, aimants, haineux, perdus. Viola Davis est époustouflante. Comme acteur et comme réalisateur, Denzel Washington réussit un coup de maître. Toute la distribution étourdit par son implication.

Je dis ceci : ce film noir, doublement noir et qui s'ouvre à la lumière, est à mes yeux une grande chose. Je me fous de ne pas faire l'unanimité et je conchie l'avis des clercs (petites têtes dispensées de l'impression de tournis ou d'enivrement) qui réprouvent laconiquement, misérablement l'excès de mots, de paroles,de saveurs, de minutes, qui n'y pressentent ni l'intense, ni l'ardent, ni le feu qui cherche périlleusement à dire l'essence, l'existence.

L'art noir place, avec Fences, un nouveau joyau à sa couronne. L'art tout court bénéficie de son éclat. 

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Le film est encore servi par une bande originale exceptionnelle. Détails prélevés sur youtube, au lien mentionné ci-dessous. Fences (2016) Original Motion Picture Soundtrack composed by Marcelo Zarvos. The Soundtrack consists of thirteen original songs by Zarvos along with others by Gene de Paul, Don Raye, Dinah Washington, James Cleveland, Sammy Cahn, Axel Stordahl, Paul Weston, Little Jimmy Scott.

https://www.youtube.com/watch?v=N7jXfzhWVbw

En guise de synthèse, un film époustouflant, historique, servi par des acteurs inspirés, engagés. Le talent et la présence des deux acteurs (Davis et Washigton) m'ont subjugué. J'ai la certitude qu'ils sentaient tous les deux qu'ils ne faisaient pas simplement un film mais qu'ils accomplissaient un pas dans l'histoire du cinéma.

00:28 Publié dans Coups de coeur | Lien permanent |  Facebook |

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