12/04/2017

Paterson de Jim Jarmush

PATERSON

de Jim Jarmush

avec Adam Driver et  Golshifteh Farahani

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Paterson vit à Paterson et conduit un bus à son nom, un bus de Paterson. A Paterson sont nés William Carlos Williams ou Allen Ginsberg, des poètes. Bud Abbott, l'humoriste qui faisait duo avec Lou Costello, est aussi originaire du coin. A Paterson, New Jersey, on trouve poètes et humoristes. Paterson, lui aussi, bien que n'ayant rien édité encore, est poète, il se ménage des temps d'écriture, il vit avec sa femme, Laura, très amoureuse, éprise de son talent poétique, pleines d'initiatives farfelues et charmantes. Ils ont un bouledogue capricieux et malveillant, Marvin. Paterson écrit des poèmes dans un carnet. Nous assistons à la naissance de ses poèmes, à leurs prises d'élan, à leurs balbutiements, à leurs envols. Nous entrons dans le rythme lent, répétitif, appliqué de leur conception. Nous entrons dans le rythme distinct, étrange, insolite, alenti de la conception des poèmes. Nous vivons une semaine avec le couple, nous passons sept strophes avec eux. L'écran est lui aussi une sorte de carnet sur lequel les poèmes se déposent dans une belle police de caractère. Le bus de Paterson est un grand miroir qui boit les images de la ville, les place dans des positions originales, c'est une chambre d'échos qui reçoit les commentaires drôles, touchants, ingénus des passagers. C'est un théâtre poétique du quotidien qui roule à travers la vie de la ville. Sept jours, sept strophes, la merveille sans cesse toute proche de l'ordinaire, le circuit habituel toujours orné d'une perle, d'un instant de rire, d'une émotion, d'un rire sur le dos d'un drame échoué. Le soir, lorsque Paterson va promener son bouledogue anglais, il fait un petit détour par le bar pour prendre une bière, discuter avec un ami, une amie. Il laisse son chien à l'extérieur, comme un poète mis à l'écart de la cité. 

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Ce film, construit comme un poème (les poèmes de Paterson sont libres, non versifiés) est savoureux, délicat, pudiquement sensuel. Ce film rit et charme, il touche aussi au tragique mais avec l'élégance étrange, le tact farfelu d'un clown de talent. Sa lenteur est bienfaisante et hallucinante, un bercement. Sa lenteur est habitée, inspirée. Le film est délectable, savoureux comme les gâteaux artistiques que Laura prépare avec minutie, comme les robes ou les rideaux qu'elle peint, comme son désir candide et ravissant d'apprendre la musique folk avec une méthode et une guitare qu'elle acquiert pour deux cents dollars.C'est une oeuvre sur l'écoute de sa propre singularité, de ses voix intérieures, sur la disponibilité à l'autre, sur la capacité à reconnaître l'attrait de l'autre, son talent. C'est une oeuvre sur la sérénité, tout à fait distincte du cinéma américain par ses moyens et ses propos. C'est un semis de poésie sur une ville moribonde. Un ville qui produit soudain des fleurs, de somptueuses images d'eau, des poèmes, des rencontres extravagantes. Il y a une harmonie possible, même lorsque le réel est cerné de vestiges, même lorsqu'une immense déconvenue survient.

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Le film de Jarmush nous propose de respirer à son diapason et lorsque l'on y consent, c'est une fête pour le corps et pour l'esprit. Pour l'âme, ai-je envie d'écrire. Le pouls qui assure les battements du film (coeur et ailes) laisse une enivrante impression de fièvre délicieuse, de frisson et d'humanité sensible. 

Adam Driver, à l'abri de tout sens de l'exploit, crée un personnage de poète captivant et poignant, habité et distrait, présent et presque absent, disponible à la culture de son jardin secret. Golshifteh Farahani, la somptueuse iranienne, crée un rôle féminin inaccoutumé, poétique, délicat, tendre, volontaire et, dans un rassérénant sens du partage et de l'équilibre, à l'écoute de son conjoint et à l'écoute de ses propres rêves.

Sans doute Jarmush nous rappelle-t-il que l'écran de cinéma peut être, lui aussi, un lieu où la poésie est déposée, où elle peut être reçue, où elle peut vivre.

Voilà une pépite, deux heures liquides sur lesquelles celui qui possède un voilier dans sa tête pourra naviguer.

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23:59 Publié dans cinéma, Coups de coeur | Lien permanent |  Facebook |