23/12/2013

Poètes choisis

Maurice Blanchard

Noces
Il y eut promesse de mariage entre le vent et la neige. La neige et le vent échangèrent leurs anneaux et le navire, ganté de givre, entra lentement dans la cérémonie des amours. Il entra lentement dans la saison des attendrissements.
Le bonheur est immobile sur la crème d'un nuage, c'est une lumière qui gèle et qui casse. C'est un buisson de lis avec des serpents violets qui se glissent entre le crépuscule et la mer, qui se glissent dans l'herbe sanglante du crépuscule.
Le fouet claque et déchire la neige du premier amour. Le repas du fauve s'achève dans le sang des orchidées.
 

Yves Bonnefoy

Aube, fille des larmes, rétablis
La chambre dans sa paix de chose grise
Et le cœur dans son ordre.
Tant de nuit
Demandait à ce feu qu'il décline et s'achève,
Il nous faut bien veiller près du visage mort.
A peine a-t-il changé...
Le navire des lampes
Entrera-t-il au port qu'il avait demandé.
Sur les tables d'ici la flamme faite cendre
Grandira-t-elle ailleurs dans une autre clarté ?
Aube, soulève, prends le visage sans ombre,
Colore peu à peu le temps recommencé. 

Wystan Hugh Auden 

Funeral Blues

Arrêtez les pendules, coupez le téléphone,
Empêchez le chien d'aboyer pour l'os que je lui donne,
Faites taire les pianos et sans roulement de tambour,
Sortez le cercueil avant la fin du jour

Que les avions qui hurlent au dehors,
Dessinent dans le ciel ces trois mots : Il Est Mort.
Nouez les voiles noirs aux portes des édifices,
Gantez de noir les mains des agents de police.

Il était mon nord, mon sud, mon est et mon ouest,
Ma semaine de travail, mon dimanche de sieste,
Mon midi, mon minuit, ma parole, ma chanson,
Je croyais que l'amour jamais ne finirais : j'avais tort.

Que les étoiles se retirent, qu'on les balaye,
Démontez la lune et le soleil,
Videz l'océan, arrachez la forêt,
Car plus rien de bon ne peut advenir désormais... 
 

Constantin Cavafy 

Désirs
 
Tels les beaux corps de ceux qui morts jeunes 
furent portés, en pleurs, en splendides mausolées, 
la tête ornée de roses et les pieds de jasmin — 
me semblent tous les désirs qui n'ont fait que passer 
sans accomplissement, sans jamais connaître 
une nuit de volupté, ni son matin radieux

William Butler Yeats

A un enfant qui danse dans le vent

Danse enfant près du rivage;
Pourquoi te soucier du vent
Ou du rugissement des vagues ?
Secoue tes cheveux plutôt
De leur eau et du sel ;
Tu es jeune, tu ne sais pas encore
Que les idiots triomphent,
Que l'amour sera perdu aussitôt que gagné,
Que le meilleur sur la terre peut mourir,
Et que tant de gerbes sont à lier.
De tout cela qu'as-tu à te soucier
Et de ces cris dans le vent ?

Else Lasker-Schüler

Mère

une étoile blanche chante une chanson de mort
dans la nuit de juillet
comme un carillon de mort dans la nuit de juillet
et sur le toit la main des nuages,
la main frôlante, humide
recherche ma mère.
 
Je sens ma vie nue,
elle s'élance hors de ma patrie,
ma vie ne fut jamais aussi nue,
aussi donnée au temps,
comme si fanée je me tenais
derrière la fin du jour
entre les immenses nuits.
 
Seule.

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Andrée Sodenkamp - Choix de poèmes

Andrée Sodenkamp, extrait du recueil "C'était une nuit comme une autre"

JE FUS UN JARDIN DE FLORENCE

L'enfance.

On y voit une rue, deux églises,
une âme si petite que je ne peux plus l'attraper.

Puis vint l'adolescence.

Luxe inutile,
sang volatil comme celui des fleurs,
sourde inquiétude de gibier,
des petites mains pauvres
qui rêvent de saisir.

Mais à trente ans,

je fus un jardin de Florence,
du soleil à en mourir.
Sur ma poitrine un homme tombé d'ailleurs
pour toujours.

* * *

Mon corps, église où je me célébrais,
me portait si loin que Dieu devenait inutile.

Aujourd'hui exilée
de mes terres de femme
je préserve mes passés.

Quelque part a jailli
l'impulsion des pommiers.

(...) * * *

J'attends mon suaire de minuit,
mon velours d'heures noires,
ma désertion.

L'aube mentira une fois de plus
avec ses merles,
l'enfantllage des jonquilles.

Quel temps me faudra-t-il
pour tout savoir à nouveau
et casser du soleil sur moi
comme du bois mort ?

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03/12/2013

Jean-Marie Flémal

Matin de brouillard dans les prés Génois
Au bout de trois cents pas je suis perdu
Je me retourne en tous sens et m’inquiète
« Lepage tu n’es qu’une vieille bête »
me dis-je en rallumant ma cigarette
et en me remettant obstinément
en route vers là-bas où j’imagine
que doivent se trouver les quelques aulnes
restés au beau milieu des vastes prés
Et c’est ainsi que j’arrive au chemin
qui fait le tour des deux étangs Beauthié
Plus tard de retour je croise Génois
qui me regarde en rigolant : « Les aulnes ?
Je les ai sciés voici quinze jours »

 

Jean-Marie FLÉMAL

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29/08/2013

Claude Donnay & Véronique Rives - poème en échos

Le ciel s'épaissit
Les étoiles
S'habillent d'ébène
J'entends le bruit
De l'absence
Gardienne 
De la nuit

Véronique RIVES


La nuit tu effeuilles les étoiles
Comme des fleurs d'amour
Sans jamais effleurer que
Les ombres de l'absence

Claude DONNAY

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06/08/2013

Jean-Marie Flémal

Impressions

Il a toujours un doigt au bord des lèvres
Inquiet son regard fixe quelque chose
au-delà de votre simple présence
Dieu sait quels tumultes épouvantables
résonnent entre ces tempes aux veines
saillantes quelles peurs non refoulées
quelles visions à jamais enchâssées
au fond de son temple le plus intime
Il est rentré de là-bas comme ça
dit sa femme Il reste des jours entiers
sans parler à regarder la fenêtre
ou à se tenir derrière la porte
entrouverte comme s’il attendait
quelqu’un ou quelque chose de là-bas

Jean-Marie Flémal  -  21 juillet 11

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29/05/2013

Nazim Hikmet

Je suis dans la clarté qui s'avance
Mes mains sont toutes pleines de désir, le monde est beau.

Mes yeux ne se lassent pas de regarder les arbres,
les arbres si pleins d'espoir, les arbres si verts.

Un sentier ensoleillé s'en va à travers les mûriers. 
Je suis à la fenêtre de l'infirmerie.

Je ne sens pas l'odeur des médicaments.
Les œillets ont dû fleurir quelque part.

Et voilà, mon amour, et voilà, être captif, là n'est pas la question,
la question est de ne pas se rendre…

 

DIMANCHE

Aujourd’hui c’est dimanche.
Pour la première fois aujourd’hui
ils m’ont laissé sortir au soleil,
et moi,
pour la première fois de ma vie,
m’étonnant qu’il soit si loin de moi
qu’il soit si bleu
qu’il soit si vaste
j’ai regardé le ciel sans bouger.
Puis je me suis assis à même la terre, avec respect,
je me suis adossé au mur blanc.
En cet instant, pas question de gamberger.
En cet instant, ni combat, ni liberté, ni femme.
La terre, le soleil et moi.
Je suis heureux.

Nazim Hikmet

 

Extraits de Il neige dans la nuit et autres poèmes, éditions Gallimard, 2002 

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24/05/2013

Léon-Gontran Damas

LA COMPLAINTE DU NÈGRE 

 Pour Robert Goffin

Ils me l'ont rendue 
la vie 
plus lourde et lasse 

Mes aujourd'hui ont chacun sur mon jadis 
de gros yeux qui roulent de rancoeur 
de honte 

Les jours inexorablement 
tristes 
jamais n'ont cessé d'être 
à la mémoire 
de ce que fut 
ma vie tronquée 

Va encore 
mon hébétude 
du temps jadis 
de coups de corde noueux 
de corps calcinés 
de l'orteil au dos calcinés 
de chair morte 
de tisons 
de fer rouge 
de bras brisés 
sous le fouet qui se déchaîne 
sous le fouet qui fait marcher la plantation 
et s'abreuver de sang de mon sang de sang la sucrerie 
et la bouffarde du commandeur crâner au ciel. 

Léon-Gontran Damas, Pigments, 1937

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20/05/2013

Philippe Leuckx

Le jour a bien du mal à trouver place entre les gris, la nudité des tons et un chromatisme desséché.
Et pourtant ce n'est pas faute de pousser.
Et pourtant la lumière pointe, le temps d'un bref mot.
Les motifs s'éloignent, la lente désintégration des espaces.
Parfois, un vol signale qu'il n'y a pas que pluie passante.
Mais ces signes s'étirent et se brisent.
Le jour n'a presque plus d'épaules et l'absence pèse.
 

Philippe Leuckx

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17/05/2013

Philippe Mathy

L’ombre passe sur la route, revient encore et passe, dans le bruit du vent, régulier comme vagues sur la plage. Ici, plage d’asphalte où l’ombre passe. Mais peut-être est-ce la route qui ne fait que passer. Qui voyage, sinon les routes ? Je me suis arrêté, tête penchée vers le sol à regarder l’ombre qui passe tandis que là-haut tournent les pales. Elles accompagnent le soupir régulier du vent, comme si elles confiaient leur chagrin de ne pouvoir s’envoler, de voir leurs ombres mobiles s’effacer peu à peu dans le soir qui les étire. Je lève les yeux. Eoliennes, dressées dans la nuit et qui tournent encore pour offrir au creux de nos maisons une farine de lumière.

Philippe Mathy

23:59 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

Claude Donnay

Elle possède l'envers du regard
Ce qui ne se voit 
Que de l'intérieur
Quand la rivière inspire le ciel

*
Elle proclame le mystère d'une cascade
Sur l'épaule du rocher


Parfois elle doute
Du pouvoir de son corps
Mais elle courbe l'ombre
A l'aune de ses bras

 

Claude Donnay

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