18/04/2013

Louis SCUTENAIRE

METTEZ-VOUS DANS L’AMOUR

Les jambes nues très haut

La grandeur folie des yeux

Au fond de la gorge ce peu de voix

Pour des bas noirs bon gré mal gré

Les bras nus jusqu’au milieu des épaules nues et les aisselles nues

Au bord des seins

Entrave d’ivoire de la robe pour le corps plus haut et plus bas que les hanches et les hanches nues

La jupe

A peine la courbe des genoux ou les genoux droits

Pliés pour unir la plénitude des jambes aux cuisses élargies

Au palais la fraîcheur des cuisses et leur forme

La saveur

L’odeur

Les gouttes de la pluie sur le manteau et sur les cheveux

Les cheveux

Les rides aux commissures d’une lèvre ont détruit le regret

La courbe du sexe de la femme définie par le maillot noir très juste

Les souliers à l’extrême découpé

La perfection de la jupe au-delà des chaussettes blanches roulées

La jupe

Et les jambes nues très haut

 

Ce sont les serrures du bruit que les yeux viennent fermer

 

Louis Scutenaire

10:32 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

Paul COLINET

UN POÈTE

 

Inattentif comme un thermomètre, crépitant comme de l’ouate, enflammé comme un verre d’eau, dévoué comme l’ongle incarné, silencieux comme le Nil, admissible comme la pelade, sournois comme un piston, courageux comme un plan incliné, enjolivé comme du beurre, patient comme la flèche du Parthe, amusant comme du savon, résigné comme le printemps, sectaire comme un canapé, savant comme une bouillotte, souverain comme un ticket, il promène son dindon diplomatiquement distillé et sa levrette de lune ladre dans un jardin de juges jaunissants.

 

LES NUAGES

 

Quand le cœur de l’aube commence à battre, les petits nuages des hautes altitudes descendent déjeuner dans les arbres.

Derrière les nuages camouflés qui jouent de la grosse caisse, de vrais nuages, immobiles et pris dans les songes, se taisent.

Ils sont la mémoire du ciel.

Lassé d’errer dans le ciel sans routes, un nuage obscur est allé mourir dans la forêt.

 

Paul Colinet

10:30 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

Géo NORGE

Boucherie

 

Dans la boucherie ombragée

Par d’opulents morceaux de bœuf

Officie un prêtre tout veuf.

Son épouse d’ailleurs âgée

Étant morte depuis le neuf courant,

Un vendredi par chance.

Et lui, prince de la balance,

Jette bien rouges sur ce trône

Digne aloyau, rognons béjaunes

Et les grandes langues aphones

Les cervelles conjecturales

Aux florescences sous-marines

Et la tête de veau très pâle

Mais un peu plus rose aux narines.

La date du jour fiancée

Aux œillets du comptoir parmi

Les doux cressons et les pensées

De la clientèle d’ici

Sont bien présents dans ce récit.

Et quel beau ressac pour l’esprit

De ce boucher triste qui songe

Entre tous ses coups de hachoir

Au sort de la chair, de déchoir ;

Tandis que tombe un peu le soir

Et que feu la bouchère plonge

Son récent fantôme au milieu

De ces fantômes demi-dieux

Qui hantent dans la boucherie

Leurs sanglantes allégories.

 

NORGE

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Oscar Venceslas de Lubicz Milosz

 

TOUS LES MORTS SONT IVRES

Tous les morts sont ivres de pluie vieille et froide
Au cimetière étrange de Lofoten
L'horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten

Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine
Et grâce au maigre vent à la voix d'enfant
Le sommeil est doux au morts de Lofoten

Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c'est en moi comme si j'aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine

Vous disparus, vous suicidés, vous lointaines
Au cimetière étranger de Lofoten
- Le nom sonne à mon oreille étrange et doux.
Vraiment, dites-moi, dormez vous, dormez-vous ? 

- Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d'argent est pleine.
Des histoires plus charmantes et moins folles ;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten. 

Il fait bon. Dans le foyer doucement traine
La voix du plus mélancolique des mois. 
- Ah! les morts, y compris ceux de Lofoten -
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi. 

Oscar Venceslas de Lubicz Milosz

 

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15/04/2013

Max Elskamp

J’ai triste d’une ville en bois,

— Tourne, foire de ma rancœur,

Mes chevaux de bois de malheur —

J’ai triste d’une ville en bois,

J’ai mal à mes sabots de bois.

 

J’ai triste d’être le perdu

D’une ombre et nue et mal en place,

— Mais dont mon cœur trop sait la place —

J’ai triste d’être le perdu

Des places, et froid et tout nu.

 

J’ai triste de jours de patins

— Sœur Anne ne voyez-vous rien ? —

Et de n’aimer en nulle femme ;

J’ai triste de jours de patins,

Et de n’aimer en nulle femme.

 

J’ai triste de mon cœur en bois,

Et j’ai très-triste de mes pierres,

Et des maisons où, dans du froid,

Au dimanche des cœurs de bois,

Les lampes mangent la lumière.

 

Et j’ai triste d’une eau-de-vie

Qui fait rentrer tard les soldats.

Au dimanche ivre d’eau de vie,

Dans mes rues pleines de soldats,

J’ai triste de trop d’eau-de-vie.

 

MAX ELSKAMP

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14/04/2013

Paul-Jean Toulet

En Arles

 

Dans Arles où sont les Alyscamps,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd,

Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes. 

 

Paul-Jean Toulet

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13/04/2013

Jean Follain

Quincaillerie

 

Dans une quincaillerie de détail en province
des hommes vont choisir
des vis et des écrous
et leurs cheveux sont gris et leurs cheveux sont roux
ou roidis ou rebelles.
La large boutique s'emplit d'un air bleuté,
dans son odeur de fer
de jeunes femmes laissent fuir
leur parfum corporel.
Il suffit de toucher verrous et croix de grilles
qu'on vend là virginales
pour sentir le poids du monde inéluctable.

Ainsi la quincaillerie vogue vers l'éternel
et vend à satiété
les grands clous qui fulgurent.

 

Jean Follain

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Paul Verlaine

Nevermore

Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L'automne
Faisait voler la grive à travers l'air atone,
Et le soleil dardait un rayon monotone
Sur le bois jaunissant où la bise détone.

Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent. 
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant
" Quel fut ton plus beau jour? " fit sa voix d'or vivant,

Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique. 
Un sourire discret lui donna la réplique,
Et je baisai sa main blanche, dévotement.

- Ah ! les premières fleurs, qu'elles sont parfumées !
Et qu'il bruit avec un murmure charmant
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées !

 

Paul VERLAINE

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12/04/2013

René Char

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud !

Tes dix-huit ans réfractaires à l’amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement d’abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l’enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.

Cet élan absurde du corps et de l’âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c’est bien là la vie d’un homme! On ne peut pas, au sortir de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.

René CHAR (in « Fureur et mystère »)

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Tristan Cabral

Sans titre

 

les jours tombèrent 
et les yeux traversés de tant d'éclats de mer
j'ai dressé vers le ciel mes mains ensanglantées

 

et puis j'ai mis le feu à toutes les fontaines
j'ai jeté des étoiles à la tête des fleuves
j'ai recouvert de neige le cœur des primevères
j'ai volé leurs couleurs à toutes les saisons
et j'ai roulé la pierre que retenaient les anges

 

mais qui m'a entendu nager dans les eaux fortes 
qui pourrait retrouver mes ongles sur la pierre 
qui hante comme moi la blessure capitale ?

 

j'ai faim 
j'ai faim de choses étrangères 
j'ai faim de hurlements plantés comme des clous 
j'ai faim de la fraîcheur insensée des miroirs 
faim d'un nouveau partage 
de mille mains avides pleines d'objets brisés 
faim de parures inertes et de noms oubliés

 

mes mains ont forme de ma soif 
et j'ai des bras multiples grands comme les révoltes 
je peux m'abattre n'importe où 
à n'importe quelle heure 
et mon corps imminent s'envenime de sel

 

je roule par le travers des bouées 
à portée de fusil des derniers poissons libres 
mais qui pourrait m'entendre sur ces pavés crispés 
où des fous se répondent 

 

je trace des hurlevents au fond de mon naufrage 
je m'accroupis en sang sur les vagues ouvertes 
j'ai enterré mes mains loin des terres habitées 
mais ces yeux attardés qui coulent dans mes yeux 
qui les fera s'ouvrir 
qui m'accompagnera sur la nef des fous ?

 

Tristan Cabral

 

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