10/04/2013

Saint-Pol-Roux

La Religion du tournesol

 

À Antoine de La Rochefoucauld.

  

Tout à virer d’après le Soleil qu’ancillairement il admirait, jamais ce Tournesol, fervent comme un coup d’encensoir figé en l’air, n’avait daigné m’apercevoir, malgré ma cour de chaque heure et de chaque sorte.

Œil du Gange en accordailles avec le nombril du Firmament, la fleur guèbre ne voulait se distraire de son absolue contemplation.

L’indifférence de cet héliotrope me rendit jaloux de l’astre.

Naine au début tant que superficielle fille de ma vanité, cette jalousie, foncière dès qu’adoptée par ma raison, prit désormais une envergure énorme.

Mes moindres appétits de rival convergèrent vers ce mystérieux pétale à conquérir : un regard de la fleur.

Pour une telle victoire je mis au vent, l’un après l’autre, tous les moyens de stratégie possibles. 

*

   Vêtu d’étoffes somptueuses, comme taillées dans un songe de poète pauvre, une grappe adamantine à chaque oreille, les phalanges corselées de bagues, pontife de l’idée sous la tiare ou prince de la matière sous le diadème, j’allai promener autour de la fleur ma braverie de guêpe humaine. 

Le Tournesol ne me regarda mie. 

Longtemps je m’appliquai à parfaire ma force ainsi que ma beauté,conjuguant la course, le bain, les poids, luttant avec la corne ou la crinière ou le chef-d’œuvre ; une fois, très fort et très beau, je vins, un essaim de vierges pâmées à mes flancs, produire à l’œil incorruptible de l’inexorable idole le verger de ma forme. 

Le Tournesol ne me regarda mie. 

Jugeant nécessaire de joindre à l’argument du corps celui de l’âme, je lavai dans mes vagues de repentir le corbeau prisonnier en ma personne, puis on me vit parader devant la spéculative avec un roucoulement de colombe aux lèvres.

Le Tournesol ne me regarda mie. 

Traversé de la baroque hypothèse que cet œil pouvait n’être qu’une extraordinaire oreille de curiosité je m’environnai de harpes, de violes, de buccins, et, comme au mitan d’un harmonieux brasier, je m’avançai saluer d’une strophe divine l’inflexible. 

Le Tournesol ne me regarda mie. 

Sa rude margelle en guise de pupitre, je m’abreuvai si bien à tous les seaux jaillis de la Science que les pygmalions copièrent ma renommée et que les édiles votèrent d’épaisses semelles de granit à mes statues sollicitées par les forums. 

Le Tournesol ne me regarda mie. 

Espérant décisif le moyen de patrie, je fondis sur la multitude étrangère, saccageai ses lois, brisai ses symboles, brûlai ses bibliothèques, pour finalement m’asseoir sur le trône du roi vaincu, dont la langue coutumière de l’ambroisie léchait mes orteils d’apothéose. 

Le Tournesol ne me regarda mie. 

Si la fleur était simplement quelque étrange malsaine ? complotai-je un jour d’exaspérée lassitude, — et vite d’assassiner une très vieille femme en train d’éplucher des carottes. 

Le Tournesol ne me regarda mie. 

Découragé, rageusement j’imaginais des combinaisons, inutiles d’avance, — lorsque passèrent sur la route trois Mendiants... 

   Évangélique, je m’avance. 

   — Je suis la Semaille.
   Dit le premier, aux membres de terre et cheveux de fumier.
   Je baisai ses cicatrices, desquelles soudainement vagit un avril d’arc-en-ciel. 

   — Je suis le Chagrin.
   Dit le second, drapé de feuilles mortes.
   Je l’enchantai d’espoir, à telles enseignes que sa bouche verdâtre s’ouvrit en grenade et montra des grains de rire. 

   — Je suis la Vieillesse.
   Dit le troisième, couleur de givre et de faiblesse.
   Je jetai mon manteau sur ses épaules, lui cueillis un sceptre de houx dans la lande et lui remis les fruits jolis de ma besace avec le sang rosé de ma gourde,si bien qu’il partit la jambe gaillarde et les pommettes riches. 

   Alors, me prenant sans doute pour le Soleil, le Tournesol tourna vers moi son admiration, — et dans cet œil je m’aperçus tout en lumière et tout en gloire.

 

SAINT-POL-ROUX

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09/04/2013

Pétrus Borel

Heur et Malheur

   

À Philadelphe O’Neddy, poète

            L’un se fait comte au bas d’un madrigal ;
            Celui-ci, marquis dans un almanach.

Mercier.

J’ai caressé la mort, riant au suicide,
Souvent et volontiers quand j’étais plus heureux ;
De ma joie ennuyé je la trouvais aride,
J’étais las d’un beau ciel et d’un lit amoureux.
Le bonheur est pesant, il assoupit notre âme.
Il étreint notre cœur d’un cercle étroit de fer ;
Du bateau de la vie il amortit la rame ;
Il pose son pied lourd sur la flamme d’enfer,
Auréole, brûlant sur le front du poète,
Comme au pignon d’un temple un flambeau consacré ;
Car du cerveau du Barde, arabe cassolette,
Il s’élève un parfum dont l’homme est enivré. —
C’est un oiseau, le Barde ! il doit rester sauvage :
La nuit, sous la ramure, il gazouille son chant :
Le canard tout boueux se pavane au rivage,
Saluant tout soleil ou levant ou couchant. —
C’est un oiseau, le Barde ! il doit vieillir austère,
Sobre, pauvre, ignoré, farouche, soucieux,
Ne chanter pour aucun, et n’avoir rien sur terre
Qu’une cape trouée, un poignard et les Cieux ! —
Mais le barde aujourd’hui, c’est une voix de femme,
Un habit bien collant, un minois relavé,
Un perroquet juché chantonnant pour madame,
Dans une cage d’or un canari privé ;
C’est un gras merveilleux versant de chaudes larmes
Sur des maux obligés après un long repas ;
Portant un parapluie, et jurant par ses armes ;
L’électuaire en main invoquant le trépas,
Joyaux, bals, fleurs, cheval, château, fine maîtresse,
Sont les matériaux de ses poèmes lourds :
Rien pour la pauvreté, rien pour l’humble en détresse ;
Toujours les souffletant de ses vers de velours.
Par merci ! voilez-nous vos airs autocratiques ;
Heureux si vous cueillez les biens à pleins sillons !
Mais ne galonnez pas, comme vos domestiques,
Vos vers qui font rougir nos fronts ceints de haillons.
Eh ! vous de ces soleils, moutonnier parélie !
De cacher vos lambeaux ne prenez tant de soin :
Ce n’est qu’à leur abri que l’esprit se délie ;
Le barde ne grandit qu’enivré de besoin !
 

J’ai caressé la mort, riant au suicide,
Souvent et volontiers, quand j’étais plus heureux ;
Maintenant je la hais, et d’elle suis peureux,
Misérable et miné par la faim homicide.

 
Pétrus BOREL

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08/04/2013

Werner Lambersy

LES INTEMPORAINES (extrait)

 

Cependant

Le temps tout entier

De l’instant

 

L’instant tout entier

Du temps

 

Restaient suspendus

Comme aux lèvres

Un baiser juste donné

 

Et la vie qui connut

Tant de déluges de feu

Et d’eau sur les terres

 

Comme un manteau

De verre qu’on met

Et qu’on retire selon

 

La vie têtue revient

Avec le rose aux joues

Des jeunes filles

 

Et l’archet de la sève

Contre la corde

Neuve des jeunes gens 

 

La vie comme un couple

Sous le noir

Parapluie des mystères

 

Ou l’ombrelle

Claire d’un feuillage

Frissonnant de promesse  

 

Werner Lambersy

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Georges FOUREST

LE CID

 

Le palais de Gormaz, comte et gobernador,
est en deuil: pour jamais dort couché sous la pierre
l'hidalgo dont le sang a rougi la rapière
de Rodrigue appelé le Cid Campeador.

 

Le soir tombe. Invoquant les deux saints Paul et Pierre
Chimène, en voiles noirs, s'accoude au mirador
et ses yeux dont les pleurs ont brûlé la paupière
regardent, sans rien voir, mourir le soleil d'or....

 

Mais un éclir, soudain, fulgure en sa prunelle:
sur la plaza Rodrigue est debout devant elle!
Impassible et hautain, drapé dans sa capa,

 

Le héros meurtrier à pas lents se promène:
"Dieu!" soupire à part soi la plaintive Chimène,
qu'il est joli garçon l'assassin de papa!"

 

Georges Fourest, "La Négresse Blonde"

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Tristan Corbière

BONNE FORTUNE et FORTUNE

 

Odor della feminita 

Moi, je fais mon trottoir, quand la nature est belle,
Pour la passante qui, d'un petit air vainqueur,
Voudra bien crocheter, du bout de son ombrelle,
Un clin de ma prunelle ou la peau de mon coeur...
Et je me crois content-pas trop !-mais il faut vivre :
Pour promener un peu sa faim, le gueux s'enivre...
Un beau jour-quel métier !-je faisais, comme ça,
Ma croisière.-Métier !...-Enfin, Elle passa
-Elle qui ?-La Passante ! Elle, avec son ombrelle !
Vrai valet de bourreau, je la frôlai ...-mais Elle
Me regarda tout bas, souriant en dessous,
Et ... me tendit sa main, et ...
m'a donné deux sous.

( Rue des Martyrs .)

 

Tristan Corbière

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Philippe Soupault

GEORGIA

Je ne dors pas Georgia
Je lance des flèches dans la nuit Georgia
j'attends Georgia
Le feu est comme la neige Georgia
La nuit est ma voisine Georgia J'écoute les bruits tous sans exception Georgia
je vois la fumée qui monte et qui fuit Georgia
je marche à pas de loup dans l'ombre Georgia
je cours voici la rue les faubourgs Georgia
Voici une ville qui est la même
et que je ne connais pas Georgia
je me hâte voici le vent Georgia
et le froid et le silence et la peur Georgia
je fuis Georgia
je cours Georgia
Les nuages sont bas il vont tomber Georgia
j'étends les bras Georgia
je ne ferme pas les yeux Georgia
j'appelle Georgia
je t'appelle Georgia
Est-ce que tu viendras Georgia
bientôt Georgia
Georgia Georgia Georgia
Georgia
je ne dors pas Georgia
je t'attends Georgia

 

Philippe Soupault

08:12 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

Tristan Derème

Allez et que l'amour vous serve de cornac,

Doux éléphant de mes pensées.

Ô poète, tu n'as qu'

À suivre allégrement leurs croupes balancées,

Cependant que l'espoir te tresse un blanc hamac.

 

Tu as voulu guider ton troupeau vers les cimes,

Vers le glacier que nul vivant n'avait foulé;

Les éléphants tremblaient sur le bord des abîmes,

Où, tandis qu'ils tondaient un maigre serpolet,

Tu prenais des poses sublimes.

 

Va! Redescends avec tes monstres affamés

Vers la douceur des terres grasses.

C'est le vallon que tu aimais,

La maison aux volets fermés,

La flûte au bord du fleuve et les vieilles terrasses.

 

Voici la plaine herbeuse où tu reposeras

Dans le hamac consolateur des infortunes;

L'air nocturne caressera tes membres las,

Et les bleus éléphants brouteront des lilas,

Sous la clarté tiède des lunes.

 

Tristan Derème

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Arthur Rimbaud

LES CORBEAUX

Seigneur, quand froide est la prairie,
Quand, dans les hameaux abattus,
Les longs angélus se sont tus...
Sur la nature défleurie
Faites s'abattre des grands cieux
Les chers corbeaux délicieux.

Armée étrange aux cris sévères,
Les vents froids attaquent vos nids !
Vous, le long des fleuves jaunis,
Sur les routes aux vieux calvaires,
Sur les fossés et sur les trous
Dispersez-vous, ralliez-vous !

Par milliers, sur les champs de France,
Où dorment des morts d'avant-hier,
Tournoyez, n'est-ce pas, l'hiver,
Pour que chaque passant repense !
Sois donc le crieur du devoir,
Ô notre funèbre oiseau noir !

Mais, saints du ciel en haut du chêne,
Mât perdu dans le soir charmé,
Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne,
Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir,

La défaite sans avenir.

Arthur RIMBAUD

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Paul Eluard

L’Amoureuse

 

Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s’engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s’évaporer les soleils,
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire.

 

Paul Eluard

07:54 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

07/04/2013

Achille Chavée

JE ME DE DE

Je me vermine 
Je me métaphysique  Je me termite 
Je m’albumine
Je me métamorphose 
Je me métempsychose 
Je me dilapide 
Je n’en aurai jamais fini 
Je me reprends 
Je me dévore 
Je me sournoise 
Je me cloaque et m’analyse 
Je me de de 
Je m’altruise 
Je deviens mon alter ego 
Je me cache sous les couvertures 
Je transpire l’angoisse 
Je vais crever madame la marquise

 

Achille CHAVÉE

17:18 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |