07/04/2013

Fernand DUMONT

À CIEL OUVERT (extrait)

On aura beau faire et beau dire
on aura beau parler de neige
ou de merde
on aura beau m’entourer de filets d’heures inutiles
on ne m’aura pas
on n’aura pas le plus petit morceau de moi

Sois tranquille

Je parviendrai toujours à fuir
à rattraper le temps perdu
à courir à toutes jambes
à courir hors d’haleine
à travers les faubourgs interminables
de l’impatience
où tu m’attends comme un reproche
et comme si j’en pouvais d’avoir découvert
que la vie
est le chemin le plus obscur d’un point à un autre

 

Fernand DUMONT

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06/04/2013

Charles CROS

LE HARENG SAUR

 

Il était un grand mur blanc - nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle - haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur - sec, sec, sec.
 
Il vient, tenant dans ses mains - sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou - pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle - gros, gros, gros.
 
Alors il monte à l'échelle - haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu - toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur nu - nu, nu, nu.
 
Il laisse aller le marteau - qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle - longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur - sec, sec, sec.
 
Il redescend de l'échelle - haute, haute, haute,
L'emporte avec le marteau - lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s'en va ailleurs - loin, loin, loin.
 
Et, depuis, le hareng saur - sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle - longue, longue, longue,
Très lentement se balance - toujours, toujours, toujours.
 
J'ai composé cette histoire - simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens - graves, graves, graves,
Et amuser les enfants - petits, petits, petits.

 

Charles CROS

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Pierre PEUCHMAURD

Réticent rétiaire des roses

 

Un glacier s'allume

- encore un jour pour la lumière

pour le lièvre de l'horizon

encore un jour à incendie de roses

repoussées des ornières

C'est une voix qui commence le jour

c'est une voix, c'est une fille

un vitrail de vitesse, un coffre de couleurs

fermoirs et lunes encore une vie,

lunes et fermoirs encore une mort,

encore un cri de mousse et d'or

C'est une épaule de sable sous les lèvres du sable

c'est l'eau blanche dans la gorge

Elle allume le soleil quand elle pisse

 

Entre le

réticent rétiaire des roses,

ses filets, ses murmures,

les chaînes tombent comme des anges

 

Tout le noir de ta bouche

peint l'aurore de ta bouche

les anges tombent dans les angles

où ta chair tient le feu

et son pari d'or rouge,

son pari de poussière

Rétiaire nu,

sa gorge ouverte sur ta gorge fermée

son ventre ouvert et tes anneaux de bronze,

la bave rose consentante

et l'aurore de ta soif

 

Pierre PEUCHMAURD

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Jacques IZOARD

POÈMES THORACIQUES

Comment dénigrer le sens?
Comment exaspérer les mots?
Comment fuir toute image?
Comment plonger au cœur du néant vif, et du bonheur?
Pulvérisons ensemble
raisons et déraisons.

On n'a plus le temps de siffler
ni d'avaler la langue
ni de creuser le puits
d'où sort la vérité.
Mais on peut toujours toucher
sexe de l'un, sexe de l'autre.

Tu t'enfonces à présent
dans d'inintelligibles abois;
ne t'effraient plus le langage,
ni ses scories, ni ses amers dévoiements,
et qu'importent ceux qui croient
que muette est l'absence!
 

C'est que la loutre est sourde
et nous n'avons pas les moyens
de déjeuner sur l'herbe.
Il s'en faudrait de peu
qu'éclate un casque de castor.

Ne suivre aucun chemin.
Briser discours et rêves.
Trouver l'os, le cœur, la pierre.
Et s'humilier soi-même,
oublier sa propre peau.

La voix n'est que la mince peau
que le silence effleure
ou n'est qu'un roulis sourd
qui fait trembler le cœur.
gardons-la pour nous-même,
ne la libérons pas!

Ressasse à voix base
tourments, désirs, vicissitudes.
Les lèvres sont de neige,
disent douceur, disent pâleur.
Mais la voix toujours présente
apaise corps et cœur.

Énumère, autour de toi,
noisetiers, seringas, pommiers.
Que tu sois ici, au centre,
n'étonne ni tes proches ni toi-même
car le tourbillon ne cesse
d'entraîner tes fièvres
d'éloigner tes poèmes.

Nu sans âge n'est que nuage
qu'un nuage avala.
Toute la peau frémit
car la langue avait effleuré
mille mots pour ne rien dire.

De la douceur volée à la cendre.
De la dure langue au sel pur.
de la femme évanouie à la chevelure.
Et du cheval battu qui fuit
jusqu'au bout de la nuit…
Que de liens serrés qui serrent
nos frêles membres engourdis!

Bascule en moi le rêve
qui me fait tomber de sommeil,
qui m'emporte au-delà
des plus lointaines frontières.
Boire à même la fièvre!
vivre à cru pour t'aimer.


Énumère ou inventorie
chuintements, cris et rages
pour mieux cracher le feu
que tu gardais pour l'ombre.
L'ironie aussi a ses complots.

Nuages… et le caravansérail
devient d'une légèreté accrue
et le souffle que ta paume soupèse
rend le corps transparent.
Il est déjà temps d'écrire
le seul mot de «transhumance»

 

Jacques IZOARD

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Robert DESNOS

J’ai tant rêvé de toi

J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance 
De la voix qui m'est chère?

J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués 
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.

J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps
Sans doute que je m'éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l'amour et toi, la seule
qui compte aujourd'hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.

J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu'il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu'a être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre 
Cent fois que l'ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

Robert Desnos in "Corps et biens"

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Louise LABBÉ

SONNET VIII

 

Je vis, je meurs: je me brûle et me noie,
J'ai chaud extrême en endurant froidure;
La vie m'est et trop molle et trop dure,
J'ai grands ennuis entremêlés de joie.
 

Tout en un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure,
Mon bien s'en va, et à jamais il dure,
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être en haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

Louise LABBÉ

11:06 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

05/04/2013

Langston HUGHES

NÈGRE

 

Je suis un Nègre :

Noir comme la nuit est noire, Noir comme les profondeurs de mon Afrique.

J'ai été un esclave : César m'a dit de tenir ses escaliers propres. J'ai ciré les bottes de Washington.

J'ai été ouvrier : Sous ma main les pyramides se sont dressées. J'ai fait le mortier du Woolworth Building.

J'ai été un chanteur : Tout au long du chemin de l'Afrique à la Géorgie. J'ai porté mes chants de tristesse. J'ai créé le ragtime.

Je suis un Nègre : Les Belges m'ont coupé les mains au Congo. On me lynche toujours au Mississipi.

Je suis un Nègre : Noir comme la nuit est noire Noir comme les profondeurs de mon Afrique.

 

Langston Hughes

22:51 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

Gérard de Nerval

Une Allée du Luxembourg


Elle a passé la jeune fille

Vive et preste comme un oiseau :

À la main une fleur qui brille,

À la bouche un refrain nouveau.


C’est peut-être la seule au monde

Dont le cœur au mien répondrait,

Qui venant dans ma nuit profonde

D’un seul regard l’éclaircirait !


Mais non, -ma jeunesse est finie…

Adieu, doux rayon qui m’a lui,-

Parfum, jeune fille, harmonie…

Le bonheur passait, il a fui !

Gérard de Nerval

22:39 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

Henri MICHAUX

LE GRAND COMBAT

Il l'emparouille et l'endosque contre terre ;
Il le rague et le roupéte jusqu'à son drâle ;
Il le pratéle et le libucque et lui baroufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l'écorcobalisse.
L'autre hésite, s'espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C'en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s'emmargine... mais en vain
Le cerveau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret.
Mégères alentours qui pleurez dans vos mouchoirs; 
On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne
Et on vous regarde,
On cherche aussi, nous autres le Grand Secret.

Henri MICHAUX

22:34 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

Odilon-Jean PÉRIER

Vieillir

Le buveur de café rit
Il est triste et mal rasé
Encore six ans de jeunesse
(C’est un homme sans maîtresse
C’est un buveur de café) 
Sollicitude Incertitude
L’élégance des gens perdus
(Encore six mois de jeunesse)
O mes belles mains sans emploi
Ici, ailleurs, demain, partout
Encore six jours
Encore six heures 
Je m’en vais 
De qui parlez-vous

Voici le verre où il buvait

 

Odilon-Jean Périer

22:23 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |