25/10/2014

Arto Pazat

CINQ ICÔNES D’ARTO PAZAT

Le monde féminin de Pazat révèle, à travers un regard neuf et inspiré, un cosmos inédit. Dans son œuvre, les femmes sont singulières, inhabituelles, étranges, elles respirent, pensent, existent autrement. Elles vivent sur une scène d’ascèse, parmi des gris, des blancs légèrement bleutés, en un lieu plus proche de la cellule monacale que du boudoir ou du rutilant écrin. 

Les femmes de Pazat sont des sirènes établies dans l’eau de leur mystère, des oiseaux suspendus dans l’air de leur énigme. Mais, à parts égales, elles sont mythiques et humaines, légendaires et quotidiennes. Elles ont, dirait-on, vécu dans la proximité des tableaux et infusé dans leurs huiles. Elles accomplissent un prodige : elles vivent dans un ailleurs qui est devant nous, à portée d’œil. 

Image par image, enchanté, déboussolé, j’approche les femmes telles que Pazat les célèbre. Elles viennent, avec la décence des gestes posés dans l’intimité, prêter leurs orbes et leurs grâces, le dôme d’une épaule, le gable d’un sein, le tomber d’un voile, l’arrondi d’une hanche, la tension d’un muscle, la saillance d’un os, la coulée d’une chevelure, les traits d’un profil, un chapelet de vertèbres, elles viennent offrir de ténues merveilles à ces endroits pratiquement vides, elles habillent ces vides de leur nudité discrète, frêle et sublime. Voilà, Pazat a noué un lien entre le discret et le sublime. Il faut, pour décor, cette sobriété, cette austérité  afin que ces corps tout de nuances, de grâce, de pudeur et de fragilité y déposent leur presque diaphanéité. Afin que ces lignes subtiles trouvent une page où s’écrire, un support où être recueillies.

Ces femmes-là sont comme versées dans le lait frais, dans la chair d’aube de leur vénusté et n’entreprennent aucun jeu, elles ne sont pas en relation avec le monde ou avec quelque regardeur que ce soit. Elles vivent dans la grâce étrange, dans l’aisance limpide de leur solitude, dans la convulsion de leur beauté, dans la dimension poétique de leur songe, de leur lévitation, comme présentes seulement à elles-mêmes, involutées en elles-mêmes. Le photographe semble les rejoindre plutôt que de les appeler à lui.

Pazat a une autorisation et une clé pour entrer sans effraction,  - comme on entre dans les temples, les musées ou les bibliothèques -, dans l’univers étrange et fascinant des femmes, univers bizarre aussi, presque surnaturel parfois. Monde quelquefois saupoudré d’une pincée de fantastique. Lieu hypnotique, distingué, captivant.

Pazat sait qu’il y a une autre fascination féminine, autre chose que l’éblouissement frontal, quelque chose de plus aérien, de plus souterrain aussi, quelque chose de moins simple, de moins rustique, de moins rudimentaire, un magnétisme supérieur, enchevêtré, complexe. Il le cherche comme un graal. J’en trouve de merveilleux indices dans ses photographies.    

Un autre lien révélé par le photographe est celui qui relie ces corps pratiquement spirituels, livrés à la pensée, délicatement ensevelis dans l’intériorité, pâles, étrangers à la conquête ou à l’aguichage, qui relie ces corps singuliers donc à la beauté émouvante des lignes et des formes saisies avec la distinction et la délicatesse d’un esthète. Car voilà, ces femmes ne sont pas les fruits d’un esprit gagné par l’angélisme, l’idéalisme ou je ne sais quelle autre dérive de la candeur. Elles sont vraies, de chair et d’os, d’essence et de substance, cristallographiques et immatérielles, elles sont présentes et lointaines, elles sont éthérées et charnelles, littérales et figurées, physiques et métaphysiques. Elles sont fumée d’opium et porcelaine, encens et glaise. Matière et aura. Dans cette célébration originale de la féminité, le profane et le sacré s’entendent et entremêlent racines et halos. Le nu féminin de Pazat est un lieu d’humanité, un territoire du respect et de la louange de l’être. Le frisson qu’il convoque ne roule jamais sous la table. Mais il est là, curieux et bienfaisant, autre. Il y a, comme je l’ai laissé entendre déjà, quelque chose de chevaleresque chez Pazat.

Par quelle étourdissante et troublante alchimie ces femmes nous semblent-elles parentes à la fois de la beauté, de l’amour et de la mort ? Sont-ce ce dénuement, cette pâleur, cette fluidité, cette indifférence, cette solitude, cette sorte d’absence qui créent ce double pont, cet affolant oxymore photographique ? La photographie de Pazat est aussi le lieu d’un vertige. D’un trouble. Dans cette suite de cinq icônes et plus généralement dans son œuvre, il n’est jamais question d’images comestibles que l’on dévore d’un battement des paupières. Elles ne sont jamais immédiatement lisibles. Il faut, comme des poèmes, les approcher dans la lenteur, longtemps se pencher vers elles, les déployer, s’ouvrir à leur univers, à leurs tons, leurs silences, leur rythme. Il faut leur reconnaître comme un bienfait le droit de nous déconcerter, de nous ravir, de nous désorienter, de nous enchanter, de nous inquiéter. Toute création qui se borne à confirmer mon pas, ma direction, mon souffle : platitude. Pazat, lui, invite simultanément à l’altitude et à la profondeur.   

Pazat donne à voir des créatures intemporelles et universelles. Elles flottent, métaphoriquement et littéralement dans le temps et l’espace, elles sont médiévales et contemporaines, de nulle part et de partout, sans être jamais ni communes ni ordinaires. Sans renoncer jamais à leur distinction. Elles flânent, marchent, se recueillent et processionnent dans votre esprit, votre âme, votre corps, - non comme des idées fixes dont le propre est de demeurer crucifiées -, mais comme des pensées mobiles, riches, fluides, alertes, lentes et percolantes.

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14/12/2013

Arto Pazat

ARTO PAZAT

http://www.artopazat.com/

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a arto 2.jpgPazat est un artiste photographe français. On lit très peu de choses dans sa bio. Voici ce que je recueille. Pazat a une formation universitaire en philo et histoire de l'art. Il est diplômé en psychologie clinique. C'est singulier. Pourquoi pas ! Un cérébral, un intello. Et ceci explique peut-être que Pazat, de son propre aveu, "travaille essentiellement autour du corps" mais aussi "autour de l'idée de perte et de l'origine". Ce sont cette présence de l'art, sans doute, mais également cette présence de la pensée, de la curiosité, de l'inquiétude qui confèrent à l'œuvre photographique de Pazat cette dimension multiple de reportage poétique, de quête existentielle, de réflexion permanente sur la discipline photographique et cette saisissante impression d'une imbrication aboutie de réel et de composé, de vrai et d'inventé, de saisi sur le vif et d'artificiel, de nature et de culture. Le corps - qui traverse toutes les ères de l'expression artistique et règne sur l'histoire des arts, de la peinture à la sculpture en passant par la danse - est le sujet de l'œuvre. Non pas seulement, loin s’en faut, le corps comme objet et sujet de conquête, comme astre de vitrine. Non. Le corps est ici la manifestation de la beauté et une forme singulière et variable dans l’espace (avec des degrés d’intensité qui vont de la silhouette flottante, la forme imprécise, le mirage à la netteté incisive du regard, via toute une gamme d’états physiques et psychiques), son infatigable magnétisme appelle le regard sans l’apaiser jamais, le corps est la scène sur laquelle se montrent humeurs, chemin, tracas et sentiments, il est la forme visible de l'être, il est une somme d’organes et de tissus, il est aussi le véhicule de la pensée, le trésor et la misère de l'être, le signe de sa finitude et la valise contenant son bagage de transcendance, le lieu et l'objet du désir, la manifestation de l'origine. Dans l’éventail de l’œuvre, il me semble que tout ceci transparaît et contribue à faire de l’imagier de Pazat un événement inédit et une voie d’accès originale à l’approche de l’être.

a arto 1.jpgJ’ai le goût de cette façon qu’a Pazat de scénariser les images par associations, par juxtapositions, créant ainsi des courants, des énigmes, des énergies, des rapports, des tensions. Il n’est pas question de résoudre quoi que ce soit ou de traduire. Ces créations, on les sent, on les éprouve comme on éprouve des mouvements musicaux, comme on regarde et ressent des instants chorégraphiques, des glissements chromatiques, comme le réseau de correspondances entre l’être et le lieu, on les accueille encore comme des échos de notre présence singulière au monde. Ces créations font retentir quelque chose en nous, elles éveillent des questionnements sur l’autre et sur soi, elles replacent les questions essentielles et troublantes à l’ordre du jour. La nudité, chez Pazat, est proche de ce qui cherche à se défaire du superflu pour approcher l’essentiel. L’essentiel, cette colline aussi fragile qu’un fétu d’herbe.

Les photographies de Pazat ont à voir avec le destin, elles sentent le destin, le parcours humain, l’étoile, la fortune. Avec la route accidentée de la vie. Elles ont à voir avec le triste de l’existence, le dur, avec l’espérance d’un dimanche sur tout ça, un peu de velours, de la lumière. Elles ont à voir avec le beau, quand on l’a débarrassé de ses garnitures, de sa verroterie, de ses néons, de ses soldes.

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Ces images s’excluent d’elles-mêmes du monde de la voracité et de la consommation iconographiques, de l’univers industriel du fast-picture : elles appartiennent à la lenteur, elles appellent la lecture et la pensée, elles réclament la délicatesse, l’apprivoisement, l’ouverture de l’esprit, l’imagination. Ces sont aussi des poèmes que le visiteur est appelé à déployer. Les photographies de Pazat ne s’épuisent pas dans une lisibilité immédiate. Ce sont des images de la durée. Elles sont, à l’instar des êtres qu’elles regardent, complexes et profondes. Je dirais même qu’à l’opposé des images conçues pour satisfaire, les photographies de Pazat, - à l’écart de toute violence -, appartiennent à une création qui inquiète le visiteur, qui le ravit à son état de repos, de vide de croisière ou à ses fonctionnements automatiques, qui l’incité à s’enquérir de quelque chose, à tenir compte de quelque chose et à s’en soucier. Oui, la photo dit ici le corps dans un espace, sa présence et son absence, l’osmose ou l’indifférence, le malaise, la recherche. Les corps deviennent les caractères d’une écriture spécifiquement photographique.

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J’aime aussi énormément la façon originale dont Pazat photographie la femme noire ou métisse, une manière dégagée de tout exotisme et engagée dans une poursuite de l’identité, de l’appartenance, profondément immergée dans une dimension culturelle. Dans ces portraits et compositions autour de la femme noire, je trouve  des échos au formidable poème de Senghor, Femme Noire, extrait de son recueil Chants d’ombre.

Femme noire

Femme nue, femme noire
Vétue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J'ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu'au cœur de l'Eté et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d'un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l'éclair d'un aigle

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d'Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l'Aimée

Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l'athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.

Délices des jeux de l'Esprit, les reflets de l'or ronge ta peau qui se moire

A l'ombre de ta chevelure, s'éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l'Eternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie. 

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Et je trouve, de même, dans les albums de Pazat un écho pratiquement blues aux poèmes de Langston Hughes écrits dans les années 20 et 30. Ce Hughes même qui affirmait l’importance d’une « conscience noire » dont je crois parfois visualiser l’aura dans l’objectif de Pazat. Il n’est évidemment plus question aujourd’hui de justifier une revendication d’égalité. Mais bien de se souvenir que dans l’histoire noire, ces cris ont été indispensables. Mais bien de garder trace du calvaire. Il faut assurer la pérennité de ses cris. Et il faudrait qu’ils fussent gravés dans le socle de toute l’histoire humaine. Il faudrait aussi que l'humanité ne fût pas toujours l'énorme vacherie qu'elle est. Le troupeau inintelligent. Les taureaux absurdes toujours résolus à encorner les mêmes boucs émissaires, à lever les mêmes odieux trophées. L'humanité foulera ses tripes avant d'avoir choisi un nouveau cap. Hélas. Revenons à Langston Hughes. 

MOI AUSSI

Moi aussi, je chante l'Amérique.

Je suis le frère à la peau sombre.
Ils m'envoient manger à la cuisine
Quand il vient du monde.
Mais je ris,
Et mange bien,
Et prends des forces.

Demain
Je me mettrai à table
Quand il viendra du monde
Personne n'osera
Me dire
Alors
« Mange à la cuisine ».

De plus, ils verront comme je suis beau
Et ils auront honte, -

Moi aussi, je suis l'Amérique.

NÈGRE

Je suis un Nègre :
            Noir comme la nuit est noire,
            Noir comme les profondeurs de mon Afrique.

J'ai été un esclave :
            César m'a dit de tenir ses escaliers propres.
            J'ai ciré les bottes de Washington.

J'ai été ouvrier :
            Sous ma main les pyramides se sont dressées.
            J'ai fait le mortier du Woolworth Building.

J'ai été un chanteur :
            Tout au long du chemin de l'Afrique à la Géorgie
            J'ai porté mes chants de tristesse.
            J'ai créé le ragtime.

Je suis un Nègre :
            Les Belges m'ont coupé les mains au Congo.
            On me lynche toujours au Mississipi.

Je suis un Nègre :
            Noir comme la nuit est noire
            Noir comme les profondeurs de mon Afrique.

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Et c’est la créature existentielle, celle qui réfléchit son enracinement, qui est à l’écoute de sa source, de son errance, de sa situation, celle qui  mesure son angoisse et ses joies, celle qui s’avance dans les espaces neufs qu’une indispensable romancière comme Toni Morrisson dégage que je rencontre aussi dans cette approche de la femme noire. Les clichés sont tombés, chez Pazat, la photographie peut se lever. Ce qu’il invente, c’est l’être débarrassé des stéréotypes et des représentations dont on l’a accablé. Pazat ouvre des portes à de grands appels d’air, à de grands appels d’être.

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Le travail de Pazat a une épaisseur, une exigence, un bagage, une profondeur, une intelligence dont la photographie ne s’embarrasse généralement pas. C’est ce qui le désigne, c’est ce qui fonde son altitude et sa différence. C’est ce qui me lie intensément à elles. 

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