15/10/2013

Avec Freddy Rapin - Blotti au hublot (3/3)

Blotti au hublot (3/3)

Photographies : Freddy Rapin
http://www.freddy-rapin.com/
Poèmes : Denys-Louis Colaux

DES TOURS & DES TROUS DE VIE

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Connaissez-vous l'art d'aller seul
au bout du monde et du jardin
 
Connaissez-vous
l'art solitaire de fleurir les tombes
et celui d'embaumer
l'inépuisable absence
de l'autre
 
Connaissez-vous
le charme de l'errance
la propreté du feu
le plaisir d'inventer le beau verger d'Eden
dans la mansarde de Paris
quelque part
n'importe où
sous le grand toit du monde
 
Connaissez-vous

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Connaissez-vous la joie qu'éprouve
pendant que l'univers transpire
à heurter ses cymbales
aux cymbales du vide
le couple d'amoureux
debout 
sur le nénuphar bleu
qui masque
la bonde de l'évier
 
Connaissez-vous

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Connaissez-vous
l'amour la danse
le nom de l'épicière
le prix de l'eau du pain
l'effroi
d'une minute de silence
et le plaisir d'entendre
se préciser
très lentement
goutte après goutte
tout au fond du couloir
les jolis sons liquides
d'un clavecin qui chante
 
Connaissez-vous

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Connaissez-vous la roue
le très lent vol du paon
la nuit devant la lune
et le trou de mémoire
 
Connaissez-vous
l'odieux trou de mémoire
ce gouffre qui descend
nu et sans fin
vers l'oubli de soi-même
 
Connaissez-vous
l'angoisse du trou de mémoire
face à l’œil terrifié
et la bouche béante
qui se penchent sur lui
comme des chercheurs d'or
épuisés par la faim
 
Connaissez-vous

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Connaissez-vous
après la guerre
après la mort des illusions
après le passage du temps du vent
sur les choses légères
 
Connaissez-vous
le retour du désir
ce lent retour de flammes
à quoi je fais griller
la volaille et le poisson frais
du barbecue dominical
 
Connaissez-vous

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Connaissez-vous
dans la femme l'oiseau
la taupe ailée
ce croisement de libellule
avec l'argile des rivières
cette rencontre
d'un exocet
avec le sable des abîmes
ce lieu d'intersection
entre le livre
et l'image fantôme
qui danse dans le vergé d'Arches
 
Connaissez-vous

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Connaissez-vous
la lente ondulation
du bronze
le sortilège noir
de la musique
le bras de fleuve
du parfum
la fragile luisance
de l'huile
la lointaine clarté
du lait 
la trouble religion
du marbre
et l'élan
vers la danse
que hâlait
derrière elle
cette femme qui passe
 
Connaissez-vous

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Connaissez-vous
un seul oiseau qui rêve
au plaisir de marcher
Connaissez-vous
ce lit-cage dans Charleville
qui sert de tombe
au poète Rimbaud
 
Connaissez-vous

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Connaissez-vous
le hamac confortable
de la mélancolie
 
Connaissez-vous
la mélancolie pratiquée
comme un loisir d'été
une songerie de plaisance
 
Connaissez-vous
au temps de la mélancolie
le goût d'ombre lascive
d'un doigt de porto noir
la levée de fumée
d'un cigare en prière
la nudité placide
d'un bel instant en août
et l'idée presque tiède
de la mort qui s'approche
sur la pointe des pieds
 
Connaissez-vous

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Connaissez-vous
l'autre versant des choses
l'autre part de vous-même
et le tout nu mystère
d'exister à son aise
 
Connaissez-vous
l'aimant qui vous attire
et cette obstination
à prendre les bons trains
à n'ouvrir que les bonnes portes
à fixer rendez-vous sur rendez-vous
au désir qu'on a d'un destin
et d'un salut du monde
tandis qu'on le traverse
 
Connaissez-vous la volupté
toute simple et vivante
d'un jour tourner le dos
au fleuve ardent
des choses et des gens
qui ont un nom
 
Connaissez-vous

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Connaissez-vous le temps
où au bras d'une belle fille
tendre amoureuse vague fiancée
dont le vent aujourd'hui rapporte le prénom
on voit au ciel passer
parmi les gammes de Satie
les calligrammes de Guillaume
le hareng saur de Cros
et les ânes de Jammes
 
Connaissez-vous ces heures
où pendant qu'elle se dévêt
inquiète et joyeuse
d'être regardée
on est sur le divan
et Zorn et Modigliani
l'insolent Rops Robert Henri
et puis
ému par l'étymologie
en même temps
et le puceau et le pinceau 
 
Connaissez-vous
ces lents instants d'hypnose 
sur la scène du ciel
où la fille et les astres
font le même métier
de luire dans la nuit
 
Connaissez-vous

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Connaissez-vous l'instant où l'autre
le naufragé le disparu
le tant aimé anéanti 
devient un objet sur le meuble
 
Il n'est pas oublié
mais le voilà exclu
pour toujours
de la scène
du réel
 
Il marche désormais
sur la prairie
de l'inconnu
 
Nous-même
grâce à lui
n'allons plus au théâtre
du réel
sans percevoir
un parfum d'herbe
 
Connaissez-vous
 

Collaboration Freddy Rapin, photographe & Denys-Louis Colaux - Octobre 2013

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13/10/2013

Avec Freddy Rapin - Blotti au hublot (2/3)

Blotti au hublot (2/3)

Photographies : Freddy Rapin
http://www.freddy-rapin.com/
Poèmes : Denys-Louis Colaux

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JOURS DE DEUIL ROUGE

1. SONGE GRAVE
 
Un jour vient où l'on se demande
si les fleurs le sommeil
les paupières de l'innocence
et le désir de guerre
n'ont pas toujours vécu
dans le puits où l'homme s'abreuve
 
2. MARÉE NOIRE
 
Un jour
devant Lempedusa
où les balcons
dansent parmi les fleurs
la Méditerranée
bercent les yachts
et les voiliers
Plus loin
grands poissons noirs sur l'eau
des cadavres balancent
dans la houle invariable

3. UNE VÉRITÉ 

La vérité
au torse nu
danse sur le sommier
des livres masculins
mais toute main tendue
ne rencontre jamais
qu'un membre de son corps

4. LES ROUGES DE RAPIN

Les rouges de Rapin
font le grand tour de l'être
et je peux y baigner ma peine
ils ont pour eux
le chaud intense de la chair
l'ivre tremblé du vin
le sel léger du sang
ce jour dans la chambre d'amour
ce pourpre lourd des couronnes de mort
et l'énigme de la liqueur

et l'énigme de la liqueur
hymne volant de l'âme
dague liquide
et lie du cœur

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VERS DE FEUTRINE

1.

Après tout le bruit de la vie
comme étaient bienvenues
l'écharpe de lumière
l'élan délicat de la nuque

2.

Et le monde se suspendait
à l'haleine des choses féminines
au paradis léger des formes
la voûte de l'aisselle
la ligne de l'épaule
le long vase des hanches

3.

Cependant que j'écris
j'ai souvenir soudain
de cette odeur de fleur mouillée
dans laquelle j’ensevelis
entre deux vœux d'oubli
les jambages du mot amour

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INSTANTS D'EXISTENCE
 
Je ne puis être ni léger ni lourd
mais simplement volatil et sujet
à la loi de la pesanteur
 
mais simplement 
volage et grave
subtil entre deux bûches
lueur
dans l'étau des éclipses
luciole
entre les doigts
d'un entomologiste 
 
mais simplement perdu
agile et décontenancé
sur le vertige
de ma boussole
 
mais simplement
avant la déception
un instant suspendu
comme le goût d'un fruit

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LA FEMME FATALE
 
Je ne pouvais la voir
sans dégainer ma lyre
sans rectifier ma raie
sans entrer en ébullition
sans prendre la foudre en plein front 
et aussitôt
à chaque fois
de bleus afflux de mots
des vols de papillons verbaux
prenaient mon silence en otage
 
Par l'effet d'un enivrement
qui me jetait à bas
du cheval de ma clairvoyance
le monde devant elle
soudain
ressemblait à une oeuvre
et elle
à la déesse assise
première
tout en haut des gradins
où sont assises les déesses
 
De la contempler me grisait
eussé-je alors
mâché
des poignées de bétel
fumé 
des sachets de haschisch
humé
de merveilleux nuages de chandoo
que mon égarement
n'aurait pas été plus complet
 
La terre
de la cave au grenier
le ciel entier
les étoiles les galaxies
et le moindre boson
s'affolaient avec moi
et tout était
aspergé d'étincelles
 
Et je tombais alors
(diagnostic des spécialistes à l'appui)
dans des agonies mauves
des accès d'entrechats
des quintes de culbutes   
des convulsions de serf en brame
et des tracas existentiels
 
Il s'en fallait même de peu
qu'un instant je perdisse
mon si précieux sang-froid

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11/10/2013

Avec Freddy Rapin - Blotti au hublot (1/3)

Blotti au hublot (1/3)

Photographies : Freddy Rapin
http://www.freddy-rapin.com/
Poèmes : Denys-Louis Colaux

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SQUAW PARISIENNE
 
A cette époque dans Paris
juste avant la chute du ciel
et des astres qu'il contenait
je connus une femme étrange
un genre de squaw chevauchant
le rêve indien d'un hippocampe
Elle était rose pour moitié
comme la chair des violons
ou la pelure des oiseaux
et le reste d'elle était rouge
de ce rouge qu'on sent fluer
quand on y pose son oreille
à la poitrine du silence
Et sous elle Paris semblait
l'étang qui porte un nénuphar

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LA POUSSIÈRE ESSENTIELLE
 
Ce qui importe c'est le pont
le pas
la laisse qui longtemps
entre l'événement et sa mémoire
reste tendue
Ce qui importe c'est le goût
de la chose en allée
tel qu'il infuse encore
quand le désir d'oubli
hésite sur le seuil

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PERLE PERDUE
 
Elle fléchit 
pour regarder
le lieu penché
de son désastre
L'eau n'est plus bleue
la soif se meurt
les mains vont seules
la nuit prend froid
le cœur perd pied
Au hublot où elle pose
le vase éteint de son visage
toute la mer
semble arrêtée
La seule image
d'une goutte qui tombe
traverse son esprit

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ESPÉRANCE 
 
Un jour être un astre
visible à l’œil nu
un caillou lancé
qui valse au hasard
Un jour désormais
n'être qu'un détail
quelques mots à peine
au sein d'un grand livre
Un jour n'être plus
que la conque nue
un instant de vent
sur un grain d'ivraie
Un jour une vie
tenir tout entier
dans une pincée
de sel étanché

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LA BELLE MADAME HULOT
 
Madame Hulot
la vie
vous regarde passer
comme au cadran
le frisson délicat
de la trotteuse
qui tourne
Madame Hulot
le piano écoute
tinter tout bas
le goutte-à-goutte
de vos pas que le matin feutre
Madame Hulot
la fenêtre regarde
l'écho de votre élan
comme une main glisser
sur le galbe d'un dos
ou le drap d'une absence
et la musique
madame Hulot
dont l'aile vous emporte
entend
au loin
cogner
ces bruits de quais
et d'un train qui s'égare

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COQUILLE D'UNE VIE
 
L'océan est hanté
l'opéra de son ventre
est enflé de colère
de grands vaisseaux le hersent
des harpons de foudre le frappent
des ciels noirs s'y abreuvent
 
Et les fleuves traversent
les fantômes de la forêt
puis la détresse sinueuse
où les villes s'asseyent 
 
On voit aux bénitiers
d'où les ruisseaux jaillissent
s'agiter les insectes 
et la terre montrer ses dents
 
En tout instant toujours
je veux sentir les bords
du monde de ma vie
et je désire
n'en rompre jamais l’œuf
ni la tiédeur
de pluie intime

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FEMME ROUGE SUR FOND ROUGE
 
Humez au sol
ces pans de ciel perdus
tombés
chargés encore
de l'odeur inventée
des anges
 
Scellez
dans l'opale
de la lune
un grand cercle de paons
 
Laissez
dans la transparence de l'eau
et dans le lait de l'aile
infuser un pinceau de sang
 
Puis enivrez la vigne
de votre goût du vin
 
Et que s'élève tout en haut
du chapiteau du monde
l'oiseau rouge
de l'ivresse

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