03/09/2016

Boris Vian

BORIS VIAN

Je voudrais pas crever
Avant d'avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d'argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un coté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d'égout
Sans avoir mis mon zobe
Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu'on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j'en aurai l'étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j'apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d'algues
Sur le sable ondulé
L'herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L'odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l'Ursula
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J'en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir
Sans qu'on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir
Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s'amène
Avec sa gueule moche
Et qui m'ouvre ses bras
De grenouille bancroche
Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d'avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu'est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir goûté
La saveur de la mort.

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02/11/2015

Sylvia Plath

 

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Miroir

Je suis d’argent et exact. Je n’ai pas de préjugés.
Tout ce que je vois je l’avale immédiatement,
Tel quel, jamais voilé par l’amour ou l’aversion.
Je ne suis pas cruel, sincère seulement —
L’œil d’un petit dieu, à quatre coins.
Le plus souvent je médite sur le mur d’en face.
Il est rose, moucheté. Je l’ai regardé si longtemps
Qu’il semble faire partie de mon cœur. Mais il frémit.
Visages, obscurité nous séparent encore et encore.
 
Maintenant je suis un lac. Une femme se penche au-dessus de moi,
Sondant mon étendue pour y trouver ce qu’elle est vraiment.
Puis elle se tourne vers ces menteuses, les chandelles ou la lune.
Je vois son dos, et le réfléchis fidèlement.
Elle me récompense avec des larmes et une agitation de mains.
Je compte beaucoup pour elle. Elle va et vient.
Chaque matin c’est son visage qui remplace l’obscurité.
En moi elle a noyé une jeune fille, et en moi une vieille femme
Se jette sur elle jour après jour, comme un horrible poisson.
 
Traduction Valérie Rouzeau, dans Sylvia Plath, Œuvres, Quarto Gallimard, 2011

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30/06/2015

Winston Perez

Avoir une idée d’ombre

Avoir une idée d’ombre
et d’absolu pardon
comme l’Adolescent
qui voit la fin du monde
Errer dans l’océan du vide,
âme vagabonde
Devenir Ange noir
au dernier échelon

Avoir une idée d’ombre
et d’étreinte éternelle
au son du grand clocher,
au son d’un violon
Partir le soir venu,
et sans raisons
Quand l’égoût s’éclaircit,
au fond de la ruelle

Avoir une idée d’ombre,
s’évaporer au loin
comme une goutte acide
et devenir quelqu’un
d’autre

 

Winston Perez

21:37 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

Charles Cros

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Lendemain

A Henri Mercier.

Avec les fleurs, avec les femmes, 
Avec l’absinthe, avec le feu, 
On peut se divertir un peu, 
Jouer son rôle en quelque drame. 

L’absinthe bue un soir d’hiver 
Éclaire en vert l’âme enfumée, 
Et les fleurs, sur la bien-aimée 
Embaument devant le feu clair. 

Puis les baisers perdent leurs charmes, 
Ayant duré quelques saisons. 
Les réciproques trahisons 
Font qu’on se quitte un jour, sans larmes. 

On brûle lettres et bouquets 
Et le feu se met à l’alcôve. 
Et, si la triste vie est sauve, 
Restent l’absinthe et ses hoquets. 

Les portraits sont mangés des flammes: 
Les doigts crispés sont tremblotants... 
On meurt d’avoir dormi longtemps 
Avec les fleurs, avec les femmes.

Charles CROS

12:18 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

La Charrue

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LA  CHARRUE 

Cinq heures. La neige encore. J’entends des voix
À l’avant du monde.
 
Une charrue
Comme une lune au troisième quartier
Brille, mais la recouvre
La nuit d’un pli de la neige.
 
Et cet enfant
A toute la maison pour lui, désormais. Il va
D’une fenêtre à l’autre. Il presse
Ses doigts contre la vitre. Il voit
Des gouttes se former là où il cesse
D’en pousser la buée vers le ciel qui tombe.

YVES BONNEFOY

10:04 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

Au Cabaret vert

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AU CABARET VERT, CINQ HEURES DU SOIR 

Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.
- Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie. - Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

- Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! -
Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède, dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse
D’ail, - et m’emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.

Arthur Rimbaud

09:55 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

La Patience - Philippe Jaccottet

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LA PATIENCE

Dans les cartes à jouer abattues sous la lampe
comme les papillons écroulés poussiéreux,
à travers le tapis de table et la fumée,
je vois ce qu'il vaut mieux ne pas voir affleurer
lorsque le tintement de l'heure dans les verres
annonce une nouvelle insomnie, la croissante
peur d'avoir peur dans le resserrement du temps,
l'usure du corps, l'éloignement des défenseurs.
Le vieil homme écarte les images passées
et, non sans réprimer un tremblement, regarde
la pluie glacée pousser la porte du jardin. 

Philippe JACCOTTET

09:03 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

01/05/2015

Choix de poèmes - Henri FALAISE

Si j'étais doucement de l'herbe
sur la terre
comme un grand pré
j'irais
moudre
un avion d'or
de fleur en fleur
pour m'envoler
près du Soleil
et de la pluie
juste là
où les étoiles fabriquent la lumière

Henri FALAISE

19:19 Publié dans Choix de poèmes | Lien permanent |  Facebook |

02/01/2015

Jacques Izoard, Pierre Reverdy, Jacques Prévert

LYRE LIRE

Jacques Izoard

Le bleu pâlit, touche la cuisse, plus vif entre la jambe et la hanche.
Entre les seins, le bleu exulte; autour des seins, je le vois grossir, enfler comme une bonne bête à dieu.
Le voici jeté sur la vitre où la tête apparaissait.
Quelle hécatombe bleue!
Quels bleus dégâts, quelles scissions parmi tant de franchises !
De haut en bas, la limite est tracée, rapace, chenille bleue, pour assouvir le papier, l'œil élu.
Du temps où le bleu était pur, dirons-nous désormais.
Un gris léger touche le regard, lui donne un poids de navire ou de fruit.
Que sais-je de ce que je devine?
Que sais-je du goémon, de l'écrasement que les jambes cachent?
Entre les jambes déferle l'innocence.
Et je comprends de moins en moins la lutte infirme du corps avec lui-même, la sagaie sous le crachat toujours bleu de la vie.
Les jambes en haleine, le papier les a nourries.
Léger.
J'ai.
Dans les mains, le vin caresse les veines.
Grumeaux de rouge en relief sur cet épais papier où tu passes ta vie.
L'haleine à givre est en voie de disparition.
Ils sont assis, remuent à peine, sont ensemble, assis dans leurs jambes, et leurs corps sont piqués de rouille et de bleu.
Un long bras descend vers la jambe où nul sexe n'entretient l'illusion.
Entorses et blessures, coups de toutes sortes, visages mangés de brouillard bleu montrent bien qu'ils peuvent à peine répondre aux questions sans ronces, aux questions les plus
simples.

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TARD DANS LA VIE

Pierre Reverdy 

Je suis dur
Je suis tendre
Et j'ai perdu mon temps
A rêver sans dormir
A dormir en marchant
Partout où j'ai passé
J'ai trouvé mon absence
Je ne suis nulle part
Excepté le néant
Mais je porte caché au plus haut des entrailles
A la place où la foudre a frappé trop souvent
Un coeur où chaque mot a laissé son entaille
Et d'où ma vie s'égoutte au moindre mouvement

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Citroën

Jacques Prévert

À la porte des maisons closes
C’est une petite lueur qui luit…
Mais sur Paris endormi, une grande lumière s’étale :
Une grande lumière grimpe sur la tour,
Une lumière toute crue.
C’est la lanterne du bordel capitaliste,
Avec le nom du tôlier qui brille dans la nuit.

Citroën ! Citroën !

Le lampion du bordel capitaliste, 1933
Lanterne du bordel capitaliste, 1933

C’est le nom d’un petit homme,
Un petit homme avec des chiffres dans la tête,
Un petit homme avec un sale regard derrière son lorgnon,
Un petit homme qui ne connaît qu’une seule chanson,
Toujours la même.

Bénéfices nets…
Millions… Millions…

Une chanson avec des chiffres qui tournent en rond,
500 voitures, 600 voitures par jour.
Trottinettes, caravanes, expéditions, auto-chenilles, camions…

Bénéfices nets…
Millions… Millions…Citron… Citron

Et le voilà qui se promène à Deauville,
Le voilà à Cannes qui sort du Casino

Le voilà à Nice qui fait le beau
Sur la promenade des Anglais avec un petit veston clair,
Beau temps aujourd’hui ! le voilà qui se promène qui prend l’air.

Il prend l’air des ouvriers, il leur prend l’air, le temps, la vie
Et quand il y en a un qui crache ses poumons dans l’atelier,
Ses poumons abîmés par le sable et les acides, il lui refuse
Une bouteille de lait. Qu’est-ce que ça peut bien lui foutre,
Une bouteille de lait ?
Il n’est pas laitier… Il est Citroën.

Il a son nom sur la tour, il a des colonels sous ses ordres.
Des colonels gratte-papier, garde-chiourme, espions.
Des journalistes mangent dans sa main.
Le préfet de police rampe sous son paillasson.

Citron ?… Citron ?… Millions… Millions…

Et si le chiffre d’affaires vient à baisser, pour que malgré tout
Les bénéfices ne diminuent pas, il suffit d’augmenter la cadence et de
Baisser les salaires des ouvriers

Baisser les salaires

Mais ceux qu’on a trop longtemps tondus en caniches,
Ceux-là gardent encore une mâchoire de loup
Pour mordre, pour se défendre, pour attaquer,
Pour faire la grève…
La grève…

Vive la grève !

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01/02/2014

Jean-Marie Flémal - Alain Adam

Deux amis rassemblés dans une superbe collaboration : le poète Jean-Marie Flémal et le peintre Alain Adam

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MER

L'indigence des gestes de bonne heure
 
court sur pattes s'époumone le vent 
varechs mauves et roses mouvants 
sur l'estran un oiseau au loin qu'apeurent 
les démarches confuses des hommes 
pas de pluie ce jourd'hui mais 
cela ne devrait tarder désormais 
dit le plus âgé des hommes 

et ces hommes passent 
sans qu'il soit possible de savoir 
qui ils sont ni possible de voir 
où ils vont ils marchent ils passent 
ils ne sont déjà plus que traces 
sur le sable griffé du bord de mer 
j'ai dans la bouche quelque chose d'amer 
un relent de rogne un goût de vinasse 

un prénom un peu exotique aussi 
et sûrement toc me traîne dans l'oreille 
mais toutes les nuits sont pareilles 
dans l'errance d'ailleurs ou d'ici 
aujourd'hui hier ou demain 
qui sont ces femmes ou ces hommes 
voix cassées voix de rogomme 
je les efface d'un geste de main 

j'observe le chalutier 
qui pique un peu du nez 
et qui brasse à brasse passe 
dans des hoquets la pointe d'en face 
je ne sais rien de la mer 
je ne comprends rien à la mer 
je n'ai jamais cherché à comprendre 
ce qui me fascine depuis toujours

 

Jean-Marie Flémal

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