12/04/2017

Paterson de Jim Jarmush

PATERSON

de Jim Jarmush

avec Adam Driver et  Golshifteh Farahani

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Paterson vit à Paterson et conduit un bus à son nom, un bus de Paterson. A Paterson sont nés William Carlos Williams ou Allen Ginsberg, des poètes. Bud Abbott, l'humoriste qui faisait duo avec Lou Costello, est aussi originaire du coin. A Paterson, New Jersey, on trouve poètes et humoristes. Paterson, lui aussi, bien que n'ayant rien édité encore, est poète, il se ménage des temps d'écriture, il vit avec sa femme, Laura, très amoureuse, éprise de son talent poétique, pleines d'initiatives farfelues et charmantes. Ils ont un bouledogue capricieux et malveillant, Marvin. Paterson écrit des poèmes dans un carnet. Nous assistons à la naissance de ses poèmes, à leurs prises d'élan, à leurs balbutiements, à leurs envols. Nous entrons dans le rythme lent, répétitif, appliqué de leur conception. Nous entrons dans le rythme distinct, étrange, insolite, alenti de la conception des poèmes. Nous vivons une semaine avec le couple, nous passons sept strophes avec eux. L'écran est lui aussi une sorte de carnet sur lequel les poèmes se déposent dans une belle police de caractère. Le bus de Paterson est un grand miroir qui boit les images de la ville, les place dans des positions originales, c'est une chambre d'échos qui reçoit les commentaires drôles, touchants, ingénus des passagers. C'est un théâtre poétique du quotidien qui roule à travers la vie de la ville. Sept jours, sept strophes, la merveille sans cesse toute proche de l'ordinaire, le circuit habituel toujours orné d'une perle, d'un instant de rire, d'une émotion, d'un rire sur le dos d'un drame échoué. Le soir, lorsque Paterson va promener son bouledogue anglais, il fait un petit détour par le bar pour prendre une bière, discuter avec un ami, une amie. Il laisse son chien à l'extérieur, comme un poète mis à l'écart de la cité. 

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Ce film, construit comme un poème (les poèmes de Paterson sont libres, non versifiés) est savoureux, délicat, pudiquement sensuel. Ce film rit et charme, il touche aussi au tragique mais avec l'élégance étrange, le tact farfelu d'un clown de talent. Sa lenteur est bienfaisante et hallucinante, un bercement. Sa lenteur est habitée, inspirée. Le film est délectable, savoureux comme les gâteaux artistiques que Laura prépare avec minutie, comme les robes ou les rideaux qu'elle peint, comme son désir candide et ravissant d'apprendre la musique folk avec une méthode et une guitare qu'elle acquiert pour deux cents dollars.C'est une oeuvre sur l'écoute de sa propre singularité, de ses voix intérieures, sur la disponibilité à l'autre, sur la capacité à reconnaître l'attrait de l'autre, son talent. C'est une oeuvre sur la sérénité, tout à fait distincte du cinéma américain par ses moyens et ses propos. C'est un semis de poésie sur une ville moribonde. Un ville qui produit soudain des fleurs, de somptueuses images d'eau, des poèmes, des rencontres extravagantes. Il y a une harmonie possible, même lorsque le réel est cerné de vestiges, même lorsqu'une immense déconvenue survient.

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Le film de Jarmush nous propose de respirer à son diapason et lorsque l'on y consent, c'est une fête pour le corps et pour l'esprit. Pour l'âme, ai-je envie d'écrire. Le pouls qui assure les battements du film (coeur et ailes) laisse une enivrante impression de fièvre délicieuse, de frisson et d'humanité sensible. 

Adam Driver, à l'abri de tout sens de l'exploit, crée un personnage de poète captivant et poignant, habité et distrait, présent et presque absent, disponible à la culture de son jardin secret. Golshifteh Farahani, la somptueuse iranienne, crée un rôle féminin inaccoutumé, poétique, délicat, tendre, volontaire et, dans un rassérénant sens du partage et de l'équilibre, à l'écoute de son conjoint et à l'écoute de ses propres rêves.

Sans doute Jarmush nous rappelle-t-il que l'écran de cinéma peut être, lui aussi, un lieu où la poésie est déposée, où elle peut être reçue, où elle peut vivre.

Voilà une pépite, deux heures liquides sur lesquelles celui qui possède un voilier dans sa tête pourra naviguer.

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28/06/2015

Comme un avion - Bruno Padalydès

C O M M E   U N   A V I O N

Vénus, absinthe et ukulélé 

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a aapod 3.jpgComme un avion de Bruno Podalydès : objet cinématographique parfaitement atypique. Pour l'argument : un informaticien épris d'aviation, sensible au vertige, s'amourache de la forme d'un kayak, semblable au corps d'un coucou privé d'ailes et palindrome parmi les palindromes. Ce navigateur, un type très assis, une allure presque sérieuse, quinquagénaire peut-être un rien titillé par la lente approche de la péremption, arrimé dans le virtuel, assujetti à la cigarette, désinvolte d'une façon originale, pas sportif pour un sou, pas rimbaldien mais sensible à Gérard Manset ou à Alain Bashung, rêve de descendre en kayak un ruisseau jusqu'à la mer. Il se suréquipe, s'entraîne d'une façon indécidable, à mi-chemin du grotesque et du poétique. Oui, c'est un des filons de ce joyau : l'art de rendre mitoyens le grotesque et le poétique, de créer entre eux des courants heureux et féconds. Contraint, il finit par avouer son projet à son épouse. Bienveillante, elle le mettra à l'eau (plus profondément qu'il ne le pense), avec les précautions attentives, un brin amusées d'une cane qui veille sur son caneton malhabile à l'instant de son essor nautique. Cette femme à double fond est interprétée par la lumineuse Sandrine Kiberlain. Revenons-en à notre navigateur en eaux presque vives. Un aventurier sommeille chez ce nouveau rond-de-cuir étrange et attachant. Le jeu de Bruno Padlydès (héros et cinéaste), lent, flottant, inédit, l'oeil malicieux, l'air presque placide, désinvolte maladroit, désinvolte malgré lui, gracieusement maladroit, ressemble réellement à une formidable invention cinématographique. Soignés, assez inattendus, sobres avec quelques belles acrobaties, les dialogues font mouche, ils relaient une suite de gags filmés et joués d'une façon qui les rend hilarants et imprévisibles.  Le cinéma de Podalydès est déconcertant, drôle, émouvant, irrésistible, c'est une sorte de perle baroque. Improbablement situé (amusons-nous) entre Aguire ou la colère de Dieu, les aventures d'Indiana Jones, le Délivrance de John Boreman, Les Dieux sont tombés sur la tête de Jamie Uys, Huit et demi de Fellini, les univers de Tati, de Pierre Etaix, d'Otar Osseliani, c'est-à-dire en un lieu, un no man's land où le cinéma n'a généralement pas cours. Le film m'a épaté, charmé. L'esprit y est parfumé d'air frais, de tendresse et d'humour, les femmes y sont magnifiques, touchantes, escortées d'un pollen de grâce, - le somptueux et inattendu nu composé de la très estimée et captivante Agnès Jaoui, très vénusienne, doit être un des plus beaux de l'histoire du cinéma français -, chaque personnage apporte son fétu à la meule. Il y a la belle Mila (Vimala Pons) que la pluie, liée à une amour malheureuse, fait pleurer. Il y a Christophe et Damien,(Vuillemoz et Brouté) les peintres fous qui repeignent tout en bleu, y compris une poule de passage et qui chaque matin affirment une fastueuse activité sexuelle (on se demande avec qui, chacun de son côté sans doute, une pitié pour ces affolés  du pinceau). Les eaux mènent à un lieu étrange mouillé, imbibé d'absinthe, un lieu de perdition et de salut, de poésie et de péché, de beauté et de danger, un lieu de délice et de lucidité. Avec Sandrine Kiberlain, Agnès Jaoui, Vimala Pons, Bruno, Denis Podalydès, Michel Vuillemoz, Jean-Noël Brouté et Pierre Arditi en pêcheur irascible. Vénus, absinthe, ukulélé et un grain de génie, un autre de folie ! Ce retour à l'eau (et au spiritueux, - mélange qui sans doute confère au film son caractère si spirituel), à l'air frais et aux arbres est surtout un retour aux gens et cette échappée millimétrique, cette expédition de poche s'impose comme une grande et belle aventure humaine que l'humour merveilleusement grise.  

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23/04/2015

J'ai toujours rêvé d'être un gangster

J'ai toujours rêvé d'être un gangster

à David, avec reconnaissance

a ben 1.jpgIl y a très longtemps que j'aurais dû voir ce film de Samuel Benchetrit sorti en 2008. J'en étais très curieux et puis, impardonnable absence, inconséquente légèreté de l'être, petit indice de connerie peut-être, j'ai perdu la chose de vue, j'ai baissé la garde et, comme un frêle pépé rattrapé par le gâtisme, j'ai oublié. J'ai songé à d'autres choses. Je n'en suis pas fier. Je fais de petits rideaux cramoisis avec le rouge de ma honte. Il y a deux jours, un ami m'en propose le DVD. Étincelle ! A peine rentré chez moi, je me précipite sur le lecteur, je lui fais avaler le disque comme une hostie à un pénitent repenti et je m'assois. Bon sang ! Comment ai-je pu différer ce rendez-vous ! Ici, il y a chef-d'oeuvre. 

Le temps du film m'a paru infime. Deux heures à peu près passent comme un coup d'aile, un coup de génie. A la vitesse d'un premier rendez-vous amoureux. Quoi, elle s'en va déjà ? Hein, c'est déjà le générique ? J'ai savouré, scène après scène, image après image (chacune composée, éclairée avec talent, l'oeuvre est en noir et blanc, la photographie, époustouflante, est signée Pierre Aïm). La bande son est une merveille, la pratique très particulière du son dans le film (alternances inattendues et heureuses du dialogue et de la musique durant la conversation mémorable entre Bashung et Arno, par exemple) m'a épaté. La chose en elle-même constitue un film singulier, déjanté un peu et d'une sensibilité inouïe. A partir de situations qui sont à la lisière de la caricature et de la bouffonnerie (le jeu avec les limites est ici un pur régal, un ballet sublime, un travail de très haute couture), le cinéaste crée des instants d'une acuité exceptionnelle. Le bouleversement par des voies inédites. Le beau par des accès inattendus.

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Le film est charpenté en quatre histoires. Un braqueur sans flingue (l'excellent Edouard Baer, ici, sans sa désinvolutre) veut s'emparer de la recette d'une serveuse de cafétéria (Anna Mouglalis, superbe, avec une voix somptueuse). Les premières images forment, dans une lenteur réjouissante, une suite de gags ahurissants. D'autant plus drôles que le braqueur a un dégaine de sombre loser, d'attristant desperado urbain. Le projet ne va pas sur des roulettes, il y a des accidents de parcours. C'est la braquée qui a un flingue. Un flingue dont elle a hérité dans des conditions abracadabrantes que le film nous révélera. La serveuse n'est pas la dinde qu'on croit. Loin s'en faut. Je ne détaille pas. C'est excellent. Le scénario est une merveilleuse mécanique, les histoires vont se chevaucher, créer entre elles des intersections. Les dialogues culminent, dans une espèce d'huile essentielle de lyrisme. Imparable. La deuxième histoire. Deux paumés faramineux, lamentables et profondément attendrissants (Bouli Lanners et Serge Larivière) enlèvent une jeune fille dépressive et suicidaire (Selma El Mouissi) pour exiger une rançon du père. Un grand guignol invraisemblable mais sublimé par une humanité déchirante qui va s'imposer. Une formidable réussite acrobatique avec un merveilleux trio. C'est en fin de compte l'émotion qui s'impose, superbe. La troisième histoire. J'allais écrire anthologique. Mais ici, chaque élément est tellement peaufiné, atteint à un tel degré de saveur qu'on ne peut en distinguer un sans nuire à l'édifice. La troisième histoire, c'est la rencontre troublante et hilarante de deux stars dans les pissotières de la cafétéria : Alain Bashung et Arno. Ils se sont connus jadis. L'un a brisé l'idylle de l'autre en fuyant avec la dulcinée. L'autre accuse l'un d'avoir fait un tube (Oh Gaby !) avec une partition qu'il lui a dérobée. Les moments de cette rencontre sont intenses et précieux. Bashung au thé, Arno café. On biche. Le temps des coups vaches, des jalousies entre les deux stars n'est pas révolu. loin s'en faut. La quatrième histoire. Une distribution phénoménale. Quatre ancêtres brigands (Jean Rochefort, Laurent Terzieff, Jean-Pierre Kalfon et Venantino Venantini) se retrouvent à l'hosto. En vertu d'une ancienne promesse, ils viennent, par pure humanité, liquider leur cinquième ami (Roger Dumas, excellent) qu'ils croient gravement malade. Ils s'emparent de lui pour le ramener à la planque où ils se réfugiaient jadis après leurs braquages. Mais sur le chemin, le comateux se réveille. Il n'est pas à l'agonie du tout. Quelques calculs. Dans la joie des retrouvailles, on fomente un nouveau braquage. Il faut admirer ce qui suit. Oui, le guignol subsiste, excellent, et les instants bouleversants prennent le dessus, une fois de plus. Un gros plan de Roger Dumas en pyjama m'émeut puissamment. Virtuosité. Chapeau. Je ne dis pratiquement rien sur les liens qui tressent la trame commune aux quatre histoires. Mais j'admire. Et l'épilogue, les explications ultimes, tout m'agrée. Une oeuvre.

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13/04/2015

Marie Heurtin de Jean-Pierre Améris

MARIE HEURTIN

a mah 3.jpgA partir de faits réels, le cinéaste français Jean-Pierre Améris crée, sur un scénario très affûté de Philippe Blasband, une photographie formidablement sensible de Virginie Saint-Martin, un poème cinématographique beau, violent et spirituel.

C’est la fin du 19ème siècle. Marie Heurtin (Ariana Rivoire), jeune adolescente sourde  et muette, aveugle, est conduite, par son père à l’institut de Lamay, près de Poitiers où une petite communauté de sœurs prend en charge des filles sourdes. Le père, un humble artisan,  aime l’enfant, refuse de la placer à l’asile, comme le médecin lui conseille. Totalement inéduquée, sans hygiène, sauvage, mais aimée par les siens, des gens pauvres, elle ne dispose d’à peu près aucun moyen de communication : elle renifle et elle palpe.

La petite est une sauvageonne furieuse, enfermée, emmurée dans ses handicaps et qui refuse tout, qui s’oppose violemment à toute approche éducative, qui se défend contre toute intrusion. Il faut bientôt en convenir, l’éducation de cette adolescente est impossible. La petite rentre chez elle.

Sœur Marguerite (Isabelle Carré), une jeune religieuse très fragilisée par une maladie pulmonaire (peut-être tuberculeuse), se figure qu’il est possible d’éduquer Marie. Elle harcelle littéralement la Mère supérieure (Brigitte Catillon), très dubitative et finit par la convaincre de la laisser tenter sa chance. Sœur Marguerite est autorisée à aller rechercher Marie. La Mère supérieure est sceptique et désapprouve mais avec une sorte de bienveillance. Sœur Marguerite va entreprendre de sauver cette créature prise au piège du silence et de l’obscurité.

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a mah 2.jpgPour l’essentiel, ce film  brille par sa double empreinte, spirituelle et physique, par la manière subtile et catégorique dont il fait voir le lien vital qui noue l'âme au corps. Sœur Marguerite va livrer bataille, - une bataille inspirée par l’amour et la volonté de salut – avec la jeune fille récalcitrante et perdue. Cela donnera lieu à de terribles attrapades, des corps-à-corps brutaux, non pas amoureux mais aimants. La spiritualité ne parviendra dans l’âme fermée de l’adolescente que par l’apprivoisement de son corps. La sœur, toute entière livrée à la spiritualité, découvre le toucher, le corps de l’autre. C’est une révélation. Le corps équilibre la spiritualité, il l’ancre dans le réel. La sœur semble grandir avec l’enfant qu’elle éduque, elle découvre avec elle. Obstination farouche, doute et soudain, création d’une faille par où une relation peut naître, un dialogue, des moyens d’expression. Des signes qui expriment le concret, la sœur conduira l’enfant sur le chemin des notions abstraites. Menacée de mort, elle apprend à son élève ce qu’est la mort. Elle lui ouvrira une voie initiatique. Après un temps de repli devant sa propre et imminente mort, la sœur fera partage de ses derniers jours avec sa jeune amie, son enfant désormais ouvert au monde. Alors qu’elle est à l’agonie et qu’elle s’est repliée sur elle-même, la Mère supérieure vient à elle et l’invite à accueillir la petite à son chevet. Elle lui parle longuement de la mort, de tous les gens qu’elle a assistés devant la mort, de l’épreuve terrible que c’est malgré ceux qui cherchent à faire bonne figure. Là aussi, c’est le corps qui est reconsidéré devant la mort, devant l’espoir. C’est là difficulté immense qu’il y a à rompre avec lui, à accepter son naufrage. C’est cette persistante idée d’une spiritualité secourablement lestée par la présence du corps qui me paraît une des trouvailles supérieures de ce film. Une spiritualité incarnée.

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a mah 12.jpgLe film est habité par une grâce. Les beaux instants y abondent. J’en livre quelques-uns comme on rend de mémoire, après la lecture d’un poème, le souvenir de quelques poignantes images. Dans un magnifique sous-bois, la souffrance de l’humble père qui aime son étrange enfant et doit l’abandonner pour lui donner une chance. Le chemin bucolique et brutal de la jeune sœur et de l’enfant, la sauvageonne placée en dernier ressort dans une brouette. Le rire vient quelquefois sur le film, comme un oiseau furtif, bienfaisant. Les instants de lutte presque désespérée mais soutenue par la volonté, la foi, sans doute. La résistance douloureuse de l’enfant. Les visages. Les visages palpés par la main de Marie. Le geste mille fois répété avant d’être adopté par l’enfant : le geste du couteau, ce couteau qui tranche une brèche dans l’obscurité de l’enfant, qui tranche les liens qui l’entravent. Les couloirs. Le labyrinthe de l’initiation. L’instant où entrée dans le chemin de l’éducation, l’enfant touche la neige qui tombe. La propreté humble et belle des lieux. Les retrouvailles des parents enlaçant l’enfant qui est capable enfin de leur exprimer des choses, de l’amour : ce très bel instant de l’enlacement. L’humanité de la jeune sœur malade, peut-être un indice de jalousie. Le film frissonne d’humanité. La façon dont la jeune sœur muette (Noémie Churlet) sermonne et réconforte sœur Marguerite. Impression d'ardeur et de vitalité. Impression d'essentiel. Les exigences de l’amour. L’initiation à la mort. Le salut par l’espérance. Qualité inspirée de l'image. Pincée par pincée, voilà un encens évanescent et palpable comme la neige que la petite effleure. 

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Ce film, ce n’est pas moi, il n’entre guère dans ma conception du monde, mais il présente un regard sur l’être que je juge admirable et qui m’enchante. M’enchante encore le jeu d’une de mes actrices favorites, Isabelle Carré, l’inspirée, la multiple, la femme capable d’incarner avec une acuité effarante les rôles les plus différents. Grand respect, grande admiration pour elle. Et cette petite inconnue, la toute jeune Ariana Rivoire, petite tornade d’émotions justes, petite merveille de sensibilité.

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11/04/2015

Mr. Turner

M r.  T u r n e r

un film de Mike Leigh avec Timothy Spall, Paul Jesson, Dorothy Atkinson, Marion Bailey

a mije 1.jpgLe film évoque les vingt dernières années de la vie du peintre britannique William Turner. L’évocation est atypique, surprenante, déconcertante et, d’un bout à l’autre, captivante.  Le personnage n’est pas à l’aune de l’œuvre. Ceci n’est pas un jugement de valeur. Turner, selon Leigh, est un être d’apparence rudimentaire, instinctif, grossier, qui s’exprime par grognements, une grosse physionomie taurine, c’est un marcheur qui aime les grands espaces, c’est une brute, un amoureux éperdu de la musique et du beau, un être sujet à d’incoercibles bouffées d’émotions (la scène où il peint une prostituée et succombe à une formidable crise de larmes est exceptionnelle, inattendue, désarçonnante), sujet aussi à des absences affectives (un certain désintérêt pour ses propres enfants), un être rétif aux mœurs ensalonnées, un artiste profondément immergé dans son art, intérieurement sujet à des visions, hélé par la lumière et la mer. C’est, derrière cette allure de troglodyte, que, par petites touches, par petits indices, par images souvent d’une beauté époustouflante, Leigh va détecter le génie tunrerien, frayer avec cette masse presque fermée qui contient le joyau d’une vision. Dans ce projet, Leigh est supérieurement servi par Timothy Spall qui donne ici une des prestations dont l’histoire du cinéma se souviendra. Pas de morceaux de bravoure, pratiquement pas, mais une constante façon de jouer juste dans l’étrange, le singulier, une aptitude épatante à rendre dans la cohérence force, brutalité, rudesse, une rusticité trouée de fêlures et, enfin,  oui, des instants de grâce.  En fait, Timothy Spall, - avec un génie étrange et admirable, unique -, nous sert le contraire de la composition hollywoodienne, le contraire de l’éclaboussement, le contraire de la figure astrale. Le Turner composé par Spall est une humanité très ordinaire consumée par l’intérieur. Spall nous donne la braise de Turner. Epoustouflante composition au service d’un film qui décline, - pour leur préférer des accès plus secrets, plus lents, plus subtils, plus intimes et foutrement moins conventionnels -, toutes les tentations du kitsch visuel et sentimental ordinaire au topic calibré.  Ce cinéma lent, profond, invente son souffle, impose son rythme, prend le temps de s’imprégner de la vision turnerienne, de l’accueillir,  accueil déférent et superbement servi par la photographie de Dick Pope.

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a cine 2.jpgLe cinéma de Leigh met l’homme au centre, tout en le sachant fragile, faible, déchiré, contestable, sublime, ce cinéma, avec une acuité troublante et réjouissante, écoute et regarde les êtres. Il a pour chacun d’eux un respect, une forme d’affection lucide. C’est encore un signe du cinéma de Leigh, l’art de donner une place à chacun, l’art de n’offrir que de vrais rôles, de grands rôles à chacun de ses acteurs. En réponse à cette générosité artistique, Leigh reçoit des siens des prestations exaltantes.  Spall, c’est dit, la prestation est anthologique. Inoubliable. A  ses côtés, le talent répond au talent.  Paul Jesson (père de Turner) est magnifique, les relations entre le père et le fils sont rendues d’une façon inédite et bouleversante. Dorothy Atkinson crée une gouvernante Hanna Danby absolument déchirante. La dernière scène, courte et d’une acuité presque insupportable, où elle erre parmi les meubles du maître mort est un joyau cinématographique. Le jeu d’Atkinson est un travail de cisellement de chaque instant : geste, regard, déplacement, tout est d’une acuité formidable. Elle crée la présence d’un être effacé. Rencontre entre un grand metteur en scène et un talent exorbitant. Mais il faut aussi saluer la prestation de Marion Bailey dans Mrs Booth, et sa façon de rendre la métamorphose subtile de son personnage : comment une tenancière d’auberge devient un phare dans la navigation d’un peintre égaré.   

Le cinéma de Leigh sait fédérer des intelligences, des potentiels expressifs exceptionnels au service d’un projet, ici, une fois de plus magistral.

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La peinture de Turner

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17/10/2014

Ida (film polonais)

I  D A

un chef-d'oeuvre polonais

a ida 1.jpgPologne, 1962. Alors qu' Anna, une jeune novice, se prépare à prononcer ses voeux, la Supérieure du couvent l'incite à sortir pour s'informer sur ses origines. Elle lui laisse une adresse, celle de sa tante. La jeune fille, recueillie dès sa plus petite enfance, ne connaît rien du monde extérieur et ignore son identité. Elle se met donc en route. Elle va connaître sa tante, apprendre qu'elle s'appelle Ida, découvrir progressivement les siens et la catastrophique origine de leur séparation.

Je viens de voir le film. Je réagis immédiatement. Transporté par le magnétisme de l'oeuvre. Atteint par sa douleur et son élévation. 

Le film est court.  Une heure vingt. Un souffle, m'a-t-il semblé. C'est un drame. Il est sorti en 2013 et est l'oeuvre du cinéaste Pawel Pawlikowski. C'est, pour mille raisons, un pur chef-d'oeuvre. Un joyau cinématographique. J'égrène ici quelques-unes de ces raisons qui, selon moi, font de ce film un diamant précieux. Sa lenteur, ses silences, ses cahots. Entre le mutisme du couvent, le bruit de la ville, le souffle des voix intérieures, le silence équivoque de la campagne troublé par le débarquement du jazz de Coltrane. Le contraste des personnages : la novice fervente et la femme socialiste déchue (déçue). La découverte progressive de tous les secrets qui fondent l'histoire. La quête, son déroulement, son labyrinthe doublé de l'errance intérieure et secrète des deux femmes. La richesse hypnotique du noir & blanc dans les mains d'un artiste. La beauté hallucinante de l'image. Une sorte de spiritualité sombre et lumineuse qui semble éclairer et obscurcir l'oeuvre. La qualité de la photographie. Le refus systématique du pathos. Chaque centimètre du décor, du paysage, des lieux traversés. La mise en scène sobre, intelligente, adroite, inventive et formidablement habitée : chaque scène est un tableau superbe, chaque instant est intense, ardent, parfois d'une acuité terrible. Le film brûle. Le cinéaste porte une vision. Et il y a le jeu époustouflant des deux actrices, deux merveilles en action, deux astres. Il y a la beauté singulière des deux actrices. Il y a deux là formidables rôles féminins, subtils, exigeants, profonds, deux rôles de grands formats. Ida est interprétée par Agata Trzebuchowska, Wanda est interprétée par Agata Kulesza. C'est un chef-d'oeuvre. 

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10/02/2014

Dallas Buyers Club

a dallas.jpgDALLAS BUYERS CLUB

Film âpre, rugueux, trivial, soutenu, captivant qui évoque la chute et l'assomption d'un cow-boy macho (baiseur intègre, roi du rodéo et du pari, défoncé irrécupérable) dans le drame du sida au milieu des années 80. Son aventure ultime le mène de la cupidité sordide au combat terrible pour une collectivité. A l'écart du pathos et des bons sentiments, dans l'opacité monstrueuse et sordide d'un drame et d'une effroyable prise de conscience, avec quelques saillies humoristiques imparables, le film, soutenu par des acteurs totalement investis et traversé par un formidable désir de vie, atteint à la puissance subite d'un direct au menton, à la bienfaisance d'une surprenante étreinte et à la durable hantise d'un vrai bouleversement. Parfaitement atypique, gonflé, intelligent, difficile, ne craignant ni la boue, ni le défi, ni la grâce, le film, réalisé par Jean-Marc Vallée et porté à la température du chef-d'oeuvre par un Matthew McConaughey supérieurement habité, fera date. J'applaudis à tout rompre. 

Sorti en 2013, avec Matthew Mc Conaughey, Jennifer Garner et Jared Leto.  

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