09/04/2015

Eric Allard & Didier Goessens

E R I C    A L L A R D

LES ÉCLABOUSSURES et autres poèmes

http://lesbellesphrases.skynetblogs.be/archive/2015/03/25...

I l l u s t r a t i o n s : D I D I E R   G O E S S E N S

Extraits de ESTAS III, ESTAS IV, PABLOS IV  -  technique : encre sur papier chinois marouflé sur carton
http://60gp.ovh.net/~chassepi/
https://www.facebook.com/didier.goessens

NB J'ai ici, selon des critères personnels, associé deux artistes que j'estime. Un grand poète et un peintre et dessinateur très inspiré, d'une habileté et d'une expressivité réjouissantes. 

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Eric Allard                                             Didier Goessens   

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Les éclaboussures 

tombé dans l’œil
un regard se noie
 
sur les cils
des gens voient
sans pouvoir agir
 
des éclaboussures 
d’images

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Prés prairies

Prés prairies sans fond
de la mémoire
soleil cher au fossoyeur
 
bardanes
pâquerettes
coquelicots
anémones
pissenlits
mangés par la racine
 
vos fleurs m’exaspèrent
 
je bois jusqu’à la piqûre
le jus d’ortie
de vos rodomontades

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Les mots

Les mots m’échappent
J’ai beau leur courir après
Leur offrir monts et merveilles
 Rimes mâles ou femelles
  
Les mots m’échappent
Sans doute m’attendent-ils
Dans un trou de souris
Dans un trou de serrure
 
Pour me faire la peau
Me grignoter les os
Pour me rendre la mort impossible  
Pour me pendre à un croc de libraire

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Les pierres de l’enfance

Ma mère avant de dormir
dépose sous l’oreiller
les pierres de mon enfance
 
ce sont les mêmes qui décorent sa cour
et l’entrée de la mer
ce sont les mêmes qui parlent aux mains
et aux rivières
 
tout en tendant l’oreille
vers le porte-voix du passé
je me repose sur elles 
pour encore vieillir

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Ce n’est pas vrai 

ce n’est pas vrai que les souvenirs nous construisent
il est des murs à détruire bien plus édifiants
qu’une enceinte de mots
qu’un précipice de sons
donnant sur une symphonie vide
 
nous ne sommes pas faits que d’essence de phrases
il nous arrive d’être pierre d’espace
mur d’absence
fenêtre ouverte sur la déraison
ouvrage multiple dans les doigts d’un ange
 
nous allons au-devant de fumées
qui nous cachent un feu de cendres
mais derrière l’écran une main se tend
que nous n’espérons pas et que nous oublierons
par manque de mots pour retenir
 
dans l’océan d’ombres où meurent les jambes
l’action de marcher de parler de s’étendre
le rêve de caresser le plus grand nombre ;
un bateau de lumière épelle
une à une les lettres de notre être
 
s’il fait silence je meurs nu sur cette page   
je marque d’un point
l’absence de droite infinie

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Les poumons de la terre

né de l’étouffement
de la nuit
 
le souffle de l’aube
a grandi tout le jour
 
éclairant les poumons
de la terre
 
jusqu’à l’expir
 
tant que je t’étranglais
de joie
 
et que j’allongeais mon repas
vers ta faim
 
tu pouvais prendre
comme je voulais
  
ton plaisir

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Le platane et l’olivier

Le platane plane
sur une feuille d’olivier
 
Quand la flamme prend
à la racine des jours
 
c’est le fruit qui flambe
dans le souvenir
 
Propulsant l’arbre volant
dans un passé non identifié
 
De mémoire de forêt
aucune aurore jamais
 
Aucune nuit n’a été recueillie 
dans un seul panier de rêve

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La neige

La neige qui tombe
À gros flocons
Racle les images
De ta mémoire
 
Tu revois ton enfance
A la faveur du blanc
Tu revois tes rêves courant
Sur le miroir de la nuit
 
Toi seul pressens leur chute
Au petit matin
Sur le lac gelé
D'un souvenir

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Le mécanisme de la sucette 

Régulièrement
Sans souci du qu’en sucera-t-on
Je suce ma mère
Le souvenir de la jeunesse de ma mère
 
Qui à force prend la forme
D’une femme à croquer
À débiter en morceaux de charme
Lors d’un festin aux allures de dépeçage
 
Quand j’ai tout avalé
Jusqu’aux dents de sagesse
Je lave toutes les traces de sang
Pour que mère ne me dispute pas
 
Malgré toutes ces précautions
Qui devraient pourtant m’honorer
Me valoir quelques compliments
Ma mère me fait la tête
 
Elle me reproche de l’avoir oubliée
D’avoir troqué sa mémoire
Contre une forme aléatoire et passablement juvénile

En bon fils j’approuve chacun de ses dires
 
Je suce et resuce à nouveau
Comme si je n’avais pas bouffé à ma guise

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Les langues étrangères

Les langues étrangères
Pour quoi faire?
Se lamente mon père
Dans la terre 
 
Pour parler avec les limaces
Et les vers et tous les animalcules
Les os voisins et minéraux divers
Les corbeaux qui ont du baratin
 
Mais je sens bien
Que je ne suis pas convaincant
(Moi qui vous parle
Je n’en ai retenu aucune)
 
Papa ne répond pas
Sinon par le silence
Et je m’en vais sans rien dire
Par le fond de l’allée

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avant d’écrire
arrose ta prose
et vérifie tes vers
on n’est jamais
 assez prudent
 
avant d’écrire
soupèse le nuage d’écrire
et s’il est trop vague
laisse-le au ciel
 
 prends un peu de terre
pour tes tourments
pour tes poèmes
 
avant d’écrire
prends l’air
et rends le vent
glissant 
comme la plume

28/02/2015

Didier Goessens

D I D I E R    G O E S S E N S

dessinateur, illustrateur, peintre, enchanteur né en 1962

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a go a.jpgPITIÉ POUR MES VIEUX OS

Il y a un type que j'apprécie depuis un certain. Je l'apprécie beaucoup. Tellement que j'étais convaincu de lui avoir déjà aménagé une estrade dans mon panthéon personnel, un pan de mur, une galerie. Eh bien, non, il n'y est pas encore et c'est la preuve d'un terrible manque de vigilance de ma part ! La preuve que je n'ai plus vingt ans (et que je m'en fous comme d'un noyau de cerise).

ACCUEILLIR L'ARTISTE

Mais Goessens, oui, il faut l'admettre, le chanter, rendre justice à l'élan de son trait, à ses arrondis, à la grâce de ses femmes, à son infatigable et enthousiaste et contagieux éloge de la féminité. Oui, ça tourne en diable, c'est élancé et rond, passé, oint d'un peu de couleur chaude, c'est un alphabet voluptueux, une calligraphie suave, il y a quelque chose d'élégamment japonisant, là-dedans, une légèreté dense, une giration troublante. Oui, une rencontre de l'écriture et du dessin, une dimension littéraire, allègre, majestueuse de la représentation. Tout cela joue, danse formidablement, opère comme un charme, une sorcellerie. Les femmes de Goessens sont belles comme des prouesses de luthiers : violons, violoncelles, contrebasses. Des luthiers qui auraient greffé la science des ballerines dans les ploiements de leurs bois précieux. Oui, parfois, ces femmes ont aussi, la couleur des violons de Crémone. Le son, ai-je envie de dire, le souffle. J'ai tendu l'oreille, j'ai entendu leurs pépiements et emportements lyriques. Oui, je sentais des japonaiseries mais aussi, parvenu jusqu'à Goessens, je sens l'élan des déesses grecques, leur rotondité altière, et la présence rêvée des muses et l'épice cristallisée de cette féminité singulière qui donne du goût à la vie. Tout artiste, à sa manière, invente ce qui nous est indispensable. Goessens accomplit cette tâche supérieure, avec la liberté d'un homme seulement sujet de sa liberté de création. Et ses plantureuses créatures me ramènent aussi à la Géante de Baudelaire. 

a go 6.jpgDu temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante,
Comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux.

J'eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux,
Deviner si son cœur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux,

Parcourir à loisir ses magnifiques formes,
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s'étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d'une montagne.

(Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal)

Relisez ce poème à la lumière des beautés de Goessens, vous sentirez les "correspondances". Elles sont aussi, ces créatures d'encre, les muses, éloquentes, poétiques, érotiques, élégantes et souples, pastorales, célestes. Elles sont encore fées, fleurs, élans végétaux, bourgeons en attente d'accomplissement, lettrines d'un poème amoureux.

L'oeuvre s'éclaire de petits suppléments poignants et cet éden féminin (paradis des courbes, des arbres femelles et des fruits de la passion) est aussi parfumé, saupoudré d'une sorte de tendresse chaleureuse. Il y a dans la composition, produit de la maîtrise, quelque chose de savant qui paraît simple, fluide, comme coulé.

Parfois, dans certaines séries, ces somptueux nœuds de courbes viennent flirter avec l'abstraction, une abstraction chaude, attirante.

Corolles, anneaux, boucles, voilà une de mes cursives favorites. J'y nage d'aise. J'y reviens comme à ces poèmes dont la consultation régulière n'épuise pas le magnétisme.

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