07/12/2015

Philippe Deutsch - Denys-Louis Colaux

Les Oléoduchesses (2/2)

photographies : Philippe Deutsch - textes : Denys-Louis Colaux

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Alors

réfléchies les yeux clos

les choses retrouvaient

le sauvage des bêtes

qui n'ont jamais vu de clôtures

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Il me reste

sous un fouillis de ronces

derrière un haut mur de dégoût

le rempart de quelques moineaux

et l'amour des gestes de neige

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Je vais

éveillé à l'invraisemblable

je danse par mont et par vase

de jour en jour

plus proche de la mort

et laissant toujours impuni

le meurtre de la vérité

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Venez comme vous êtes

en cheveu et parmi vos plumes

et qu'un soupçon d'instinct

dans le voyage au sein de votre livre

vous serve de signet

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Mettez un clown

sous la trappe de votre tragédie

et que pour renflouer

votre trou de mémoire

il souffle des essaims de bulles

des élans de légendes

et des oiseaux assis

sur leur rêve d'apesanteur

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Le divin est léger

fragile évanescent

lié à l'humain

comme à la pluie

le parfum de la fleur

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Je n'ai pour vrai

pour rêve

que le nu de l'instant

que ce qui est

déposé aujourd'hui

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Oh juste tinter bruire

faire franchir la porte

aux rumeurs de la vie

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Mais

les vies sans nerfs

je veux dire les vies sans haine

sans remous sans caresse

et sans déséquilibre

les vies absentes

à la fièvre et à la colère

à la désinvolture

les vies déshabillées

de toute chute

et de toute fleur de pavot 

oui les vies mesurées

les vies dictées aux vies

par le taureau d'arène

de la morale des autres

par le hongre de l'équilibre

les vies tractées

par le moteur puant de la raison

passent sous mon balcon

comme la nuit

dans les rues de la ville

près des poubelles

quelques renards dénaturés

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Et puis

tout à la cime de l'étreinte

et puis après voir lentement recueilli

la fleur de sel

à la bonde de son bassin

je jouissais à son orée

comme un Indien à qui

on vient de restituer l'Amérique

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Un instant

son regard me revient

comme à vau-l'aube

comme entrevue

parmi le linge tendu des bouleaux

la flèche mimétique

d'une licorne

et le miracle tient

une seconde

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Moi

puisqu'elle aimait

se baigner dans l'eau de l'étang 

je l'avais appelée

Nénuphar 

J'eusse préféré

m'écrivit-elle

le surnom d'Ophélie

Je m'épris

de ce passé deuxième forme

et

de ses épaules de naïade

30/11/2015

Philippe Deutsch - Denys-Louis Colaux

Les Oléoduchesses (1/2)

photographies : Philippe Deutsch - textes : Denys-Louis Colaux

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Tu lèves dans la nuit

un pâle soupçon d'aile

je crois qu'un zeste de beauté

épice

ce qui est vain

Une pensée

se penche

au balcon de ton front

pour regarder s'éteindre

tout en bas de ta vie

les lucioles divines

et les lanternes

de la désespérance

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Alors que ma vie glisse

vers l'encrier noir de sa source

alors que je progresse

dans le métier de choir

les lointaines amarres

de tes gestes d'amour

viennent cribler d'oiseaux

les juchoirs de mes mots

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Tant qu'un visage

déposera

à la fenêtre

sous laquelle je passe

ce remède à l'éternité

je veux garder

le goût d'aller

et le désir de voir

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 Voilà ce que tu es

un instant recueilli

et cloué aux étoiles

et quelquefois je me demande

comment tu entreras

dans l'aube

Voilà ce que tu es

une femme éclose la nuit

à quelques lieues

de la réalité

et de ses dépotoirs

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 Tu es un siècle de lumière

et tu promènes dans la cave

où mes idées noires fleurissent

le fauve paisible du feu

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Vivre c'est admettre

que tout équilibre

est une invention

de chaque seconde

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Elle vit d'un élan

entre l'extension de ses ailes

et la force de ses épaules

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Ce n'est rien   un miracle

l'ébène d'une épiphanie

et le disque du monde

tourne sous un diamant noir

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Hissée tout en haut de sa force

elle dansait

dans les voilures

du chapiteau

et les anneaux de son effort

modelaient un corps de Vénus

dans le lait dense des lumières

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Bon   je m'approche de la mort

à une allure de croisière

ou ventre à terre

et sans encore apercevoir

que sais-je

l'aérolithe du destin

la fenêtre de l'hôpital

ou le sentier dans la campagne

devant quoi je soufflerai mon dernier cristal

Tout en marchant

je me souviens

instant d'eau fraîche

devant l'été

de l'enfance de mes enfants

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Et je rêve d'atteindre

comme on atteint

sous la chemise

le doux bénitier d'un nombril 

oui je rêve d'atteindre

juste avant mes obsèques

l'âge léger

la saison d'or

de mon humilité

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Désormais chaque soir

quelque part dans la marge de ma vie

sur sa margelle

à son aile ou à sa semelle

je laisserai

la trace d’un poème

Quelqu’un plus tard

mon fils mes filles

le passager d’un vol vers l’avenir

ou tout à l’heure

lira ces quelques mots

et le filigrane de vent

qui les traverse à tout jamais

Souffle soupir

et un doigt de présence

rien d’autre ne s’y trouve

c’est tout ce que j’y voulais déposer

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Je prends du recul

et je regarde

un instant de ma vie

serti dans un poème

Le poème n’a rien embelli

il n’a pas allégé non plus

il n’a pas magnifié les choses

il a simplement traversé l’instant

d’un clou de profondeur

et de mort infinies

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Malgré la pluie la rouille 

la chute lente des copeaux

l'absence définitive d'un axe

je trouve toujours

un soupçon d'or

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Désormais je distingue un peu

l'astre du vin

dans le nœud de la vigne

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Elle est passée

comme l'eau bleue

entre les planches de l'épave

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Je reviens un instant

au temps imaginaire

où tout me semblait lisse

et glisser comme l'aube

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C'est grâce

à son cœur de santal

à ses profonds rideaux d'attente

à la majesté de son pas

que la nuit s'avoue féminine

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Enfin moi j'avais repris une cigarette

et lentement

je soufflais par volutes

mon poison bleu

à la barbe des étoiles

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Elle avait un air de poème

quelque chose

de plus préoccupé

par le retentissement

que par le son 

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Garde peut-être

dans ton bagage

avec tes livres tes photos

tes fragments d'âmes

tes vêtements

garde peut-être

en prévision

des passages de la famine

une aune de désespérance 

09/10/2015

Aphorismes

Au rendez-vous de la mort

Illustrations : Félicien ROPS 

Mourir n’est pas un problème, c’est à la portée du premier venu.

Pierre DESPROGES

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Chaque fois que j’étrangle la mort, je sens mon cœur se serrer.

Sans jamais applaudir, en évitant d’agiter des drapeaux, je tolère assez bien la mort des gens que je déteste.

Je reconnais l’éternité à son odeur de charogne.

Ressuscité après quelques jours de décomposition, Lazare faisait un lépreux très présentable.

Rien comme un dos humain ne me fait songer à une stèle.

L’idée du suaire ne m’emballe guère.

L’agonie est un genre de toboggan sans joie.

A la vitesse où les choses progressent, bientôt la vie et la mort seront vaincues.

La mort n’a pas plus d’avenir que l’humanité.

Les arbres, voilà des gens qui savent mourir.

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La mort est ce remède universel qui vient à bout de toutes les maladies.

Mitterand était en avance sur son temps, dès la cinquantaine, il avait une vraie tête de mort.

La plupart d’entre nous mourront avant que tout ne soit mort.

La mort est essentiellement un aliment.

Refusez la mort, mangez des animaux vivants.

La leçon de philosophie que ce serait de prendre son repas sur une table d’autopsie.

A mon enterrement, je ne veux être suivi que par des morts.

Il n’y a de sage-femme que la faiseuse d’anges.

Plus même un fantôme, le poète désormais est un intermittent du spectral.

La mort est une façon d’aérer la durée.

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Je suis favorable à la torture et à l’exécution de la peine de mort.

On peut, si on s’applique, mourir d’amour mais on meurt plus aisément d’un infarctus.

La Belgique est la traduction géographique de l’agonie, la mort sera son point culminant.

Il paraît qu’au Panthéon, on hésite à passer l’aspirateur.

En Italie, pays foutrement drôle, on peut lire à la fenêtre du corbillard : pericoloso sporgersi.

Ce sont les souliers vernis qui remplissent le mieux la fonction de pompes funèbres.

Il y a des jours où l’on mourrait très volontiers.

Pourquoi sceller la bière, le locataire ne risque pas de fuir.

Personne ne résiste à la pelle du fossoyeur.

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Sans un insistant problème de myopie, j’aurais fait un très honnête tueur à gages.

Quand on comprend combien on se fait chier sur les rives de l’éternité, on hésite à s’y baigner.

Le sarcophage précède de quelques millénaires l’invention de la boîte de conserve.

La mémoire est une main qui tâtonne sous l’enseveli.

C’est une grande preuve de courtoisie de ne pratiquer l’autopsie que sur des gens morts.

Rien comme la layette ne fait songer au linceul.

Les dieux puent le bûcher, les viscères ouverts, l’explosif artisanal et la bombe atomique.

La publication de mon faire-part de décès se limitera à un prière d’incinérer.

Par un formidable effet d’aimantation, les chrysanthèmes attirent les cadavres.

De son vivant, François d’Aix était déjà connu sous le nom de père Lachaise.

Je comprends mal qu’on assassine si peu d’huissiers.

L’histoire de l’humanité nous apprend que partout et en tout temps l’homme est un étron pour l’homme.

Un grand nombre de personnes rechignent à mourir.

Résistez, je vous prie, et jusque dans la mort, à la détestable tentation de l’honorabilité.

Quand la fumée est blanche, c’est que le pape est bien sec et se consume sans problème.

Le cimetière est la cantine des asticots.

Mon grand-oncle comparaît toujours son veuvage à la libération de Paris.

Dieu est mort, affirme Nietzsche, Nietzsche est mort, ne puis-je m’empêcher de rétorquer vainement et moi-même, je ne me sens pas très bien.

Mourir, c’est  prendre rendez-vous avec rien ni personne, c’est un peu la vie qui se perpétue.

Pour en finir avec la mort, je voudrais être inhumé dans un livre de Jean Giono.

L’autre jour, errant dans le cimetière de Francfort, je tombe sur cette inscription hilarante : In Memoriam Alois Alzheimer.

Aujourd’hui, en raison de l’inconfort de la position, même les plus fervents catholiques hésitent à mourir crucifiés.

Daesh lave plus rouge.

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Tout n’est qu’illusion, la mort seule ne se dément jamais.

Laissons l’accident se produire avant de déterminer la place du mort.

Les paons meurent en public.

Aux Etats-Unis, il faudrait contraindre le flic blanc à porter la cagoule du KKK.

Sans être irrémédiablement attaché à la vie, je préfère l’omelette norvégienne à la roulette russe.

Pour éprouver la loyauté des parents et des proches, je bâtirais tous les cimetières en haut du Golgotha.

Michel Dardenne est mort, ce n’est pas un scoop de première fraîcheur mais ça reste une excellente nouvelle.

Très entiché de porte-bonheur, je préfère les pendus aux noyés.

Tous les morts entrent dans le néant par la même absence de porte.

Je suis prêt à parier que le soldat inconnu savait qui il était.

Il y a des deuils sous lesquels on s’affaisse.  

Ci-commence à gésir, hélas sans hâte, Jean d’Ormesson, horrible pipelette du PAF. 

Cette année, le championnat du monde de suicide ne sera plus accessible aux malades mentaux.

Mozart dans une fosse commune ordinaire et André Rieu toujours vivant et applaudi ! 

Je ne suis pas résolument hostile à la nécrophagie mais je veux choisir moi-même mes aliments.

Quand je m’assois, je regarde toujours si la chaise n’est pas électrique.

Ce jeudi, pas même un poisson à l’enterrement de la mer Morte.

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Vaincu par la passion du jeu, je signe désormais  les éloges funèbres de personnes que je ne connais pas.

Je voudrais pas crever sans avoir relu Vian.

La crémation est une preuve qu’on ne rétrécit pas qu’au lavage.

On peut avoir été un vrai con toute sa vie et faire un honorable fossile.

Comment, quand comme moi on ne pratique pas le langage des signes, faire comprendre à un sourd-muet qu’il est mort ?

Etre incinéré ? Je ne suis pas très chaud, mais cuit au court-bouillon, je ne dis pas non.

Qu’il en aille désormais des auteurs comme des livres : pas de clients, au pilon !

Avant de mourir, il paraît qu’on devient furtivement l’archéologue de ses propres vestiges.

Une illusion, quand elle meurt, pourrit et empeste au fond de l’âme.

J’aimerais qu’on dispersât mes cendres dans les lacets du mot ruisseau.

Laissons un beau testament blanc.

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13/07/2015

Saisons

Oeuvres : Emilie Teillaud - Poèmes : Denys-Louis Colaux
Espace Emilie Teillaud : http://www.emilie-teillaud.com/

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1.
 
Il prépare au printemps
le rouge ardent des feuilles
sème lentement après lui
pour dérouter les chiens
des fleurs étiolées
des souvenirs flétris

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2.
 
Sur les prés de l'été
il étend comme d'eau
un pauvre vin d'église
de longues coulées d'ocre
afin qu'un peu la fête
sous ses battements d'ailes
sente la mort passer

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3.
 
Dans la forêt d'automne
il jette après les faons
comme une meute
dans le souffle des cors ardents
des images de son enfance
des bougeoirs bleus des bourgeons tièdes
mais il serait désappointé
si l'une de ses métaphores
se rapprochait du chevrotin

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4.
 
Comme dans l'eau un orpailleur
des fétus d'espérance
il cherche dans l'hiver
pour affronter les grands voiliers du froid
les ombres noires de la neige
et trouvent quelquefois
des auréoles assoupies

05/06/2014

Quelques inédits sur Néosis Mag'

La référence du site : http://www.alacroiseedeneosis.com/magazine/non-classe/deu...

J'ai rehaussé ces inédits de quelques dessins de mon ami Alain Adam

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R E N D E Z - V O U S
 
Je l'attendais comme on redoute
comme on espère
un ange parmi les oiseaux
 
L’amour en moi
montait
ainsi qu’une rumeur
doucement doublée par la rue
 
Je guettais
pour en inhaler
le parfum d’aile
sa douce odeur
de pain d'épices
cuit dans la coupelle des fleurs
 
Heureux et lent
j'attendais tout entier son heure
son geste sa salive
le faon sauvage
de son élan
 
J'attendais seul
laissant tous les dieux morts
glisser
dans l'écho blanc des cloches

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M O R T
 
SOULAGEMENT
 
Enfin comme soulagé de lui-même
et du ventre énorme du monde
lentement il s'ensevelit
dans l'eau de sa disparition
 
L'ÉGÉRIE
 
Elle s’avançait dans la rue
vêtue d'un seul poème
et en passant on la voyait
trembler parmi les métaphores
 
LA HALTE
 
L'absence est faite de cela
un vêtement seul dans l'armoire
quelques empreintes mobiles dans l'ombre
un geste arrêté quelque part
 
STÈLE
 
Durant ce long baiser
il me sembla que mes papilles
effleuraient les glaïeuls posés
sur la tombe de Dieu

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23/10/2013

Deux inédits sur Néosis Mag" (l'actu du livre indépendant)

NÉOSIS MAG'

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Deux inédits publiés dans le Néosis Mag', magazine de la plateforme professionnelle "A la croisée de Néosis", dédiée aux éditeurs et libraires indépendants.

http://www.alacroiseedeneosis.com/magazine/non-classe/deu...

08:36 Publié dans Inédits | Lien permanent |  Facebook |

05/09/2013

Dialogue Jean-Claude Sanchez - Denys-Louis Colaux (6/6)

 LES ENCRES MODÈLES (6/6)

Photographies : Jean Claude Sanchez
lien : http://www.jeanclaudesanchez.com/fr/accueil.html
Poèmes : Denys-Louis Colaux
lien :http://denyslouiscolaux.skynetblogs.be/ - http://denys-louiscolaux3.skynetblogs.be/
 
PAVILLON DE VIE

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Et je me souviendrai d'un bras
de sa natation dans l'air pur
je me souviendrai du ruban d'eau de ses doigts
et de la barque au ciel
qu'elle était tout en haut
nénuphar de Monet
dans un long reflet d'huile
je me souviendrai oui 
le monde sous ses pointes
tintait comme un cristal
Et sa nuque inclinée
l'autel de ses épaules
frémissaient doucement
comme les fleurs lacustres
qu'un pinceau restitue
 
Tandis qu'au loin déjà
j'entendrai le violon de mes funérailles
le glas et la crécelle
je me souviendrai d'elle
comme d'un pavillon de vie
 
CHEVAL

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Il y avait les longues prairies et
la fleur ardente de l'instinct
le pas que cadençait
la lente flexion de la nuque
 
Et le cheval passait
long geste de pinceau
partagé de marbre et de lait
sur la toile du vent
 
LE RÈGNE NU

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Ne soyez jamais nue
Fuyez le plus simple appareil
Gardez-vous du soleil
et de tout autre aimant
Chantez d'un souffle
pas davantage
Détournez-vous du papillon
Éloignez le preneur de poudre
le semeur d'étincelles
Ne soyez pas
N'éclosez pas
Tenez-vous à la table des matières
sans y toucher jamais
Ne respirez qu'à peine
et n'ayez d'yeux
que tournés au-dedans
Ne pensez qu'en surface
plus bas c'est déchirant
Ne faites qu'effleurer
Baissez toujours le rhéostat
afin que le silence
ne s'éloigne jamais
Gardez les bras croisés
Oh pour notre salut
veuillez n'entrer jamais
dans  le règne de votre nudité
 
FEMME EN MOUVEMENT

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Nous la peindrons en bleu
en bleu comme la rose
la prière et la libellule
Nous recueillerons son élan
son geste humain nappé de ciel
l'épis turquois qu'elle décoche dans la nuit
Dans le reste nous couperons
la traîne qui escorte
le lent passage du mystère
et la chaleur du rouge
 
FÊLURE 

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Il faut marquer le lieu
où cette chose advient
capturer la seconde
durant laquelle cette chose a lieu
il faut la graver dans la pierre
et la fixer dans l'eau
et retenir son évaporation
il faut en peindre les parois
du sofa d'analyse
et de la grotte originelle
et qu'on en badigeonne aussi
tous les plafonds de la chapelle
Il faut imprimer ça
dans les livres et sur la pellicule
dans les caisses de résonance de l'écho
et je veux à la fin
qu'on traduise la chose
dans une langue
qui reste à inventer
 
AVEC SANCHEZ

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Derrière les danseuses
les grâces les beautés
la laque des lumières
derrière 
l'or liquide des corps 
les âmes en valse
derrière
les moulins de la quête
la barmaid et le zinc
il y avait Sanchez
il était accoudé
près de son bitoniau magique
et regardait le ciel
à travers la fenêtre
- Sanchez ? j'ai dit
- Oui, qu'il a fait en se tournant vers moi
- Bonjour, Sanchez, je vous apporte des poèmes
Sanchez a dit :
- Tiens un alexandrin !
J'ai ajouté :
- Sanchez, pour écrire ces poèmes
j'ai longtemps marché dans vos vignes
 
Avec Sanchez
un long et lent instant
nous regardions le ciel
à travers la fenêtre
Sachant que la messe n'est jamais dite
lui et moi nous nous entendions
entre nous avec le silence

29/08/2013

Dialogue Jean-Claude Sanchez - Denys-Louis Colaux (5/6)

 LES ENCRES MODÈLES (5/6)

Photographies : Jean Claude Sanchez
lien : http://www.jeanclaudesanchez.com/fr/accueil.html
Poèmes : Denys-Louis Colaux
lien :http://denyslouiscolaux.skynetblogs.be/ - http://denys-louiscolaux3.skynetblogs.be/
 
DÉBUT D'OISEAU

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Je me demande
quel genre de drap
l'aube demain matin
tendra
entre mon ciel
et celui du monde
entre le millimètre
de mon insignifiance
et l'anecdote du monde
Dans cette attente
où toute gloire n'est qu'un leurre
je vois le début d'un oiseau
naître au bout de ton bras
 
OR IMPALPABLE

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1.
L'eau la lumière et l'être
la grâce de vivre de peu
sur le fil tendu entre
ici le hasard 
et là-bas l'élégance
L'eau la lumière et l'être
 
2.
Et qu'enfin la somptueuse apostrophe
de ton geste dansé
pour toujours scinde et lie
la phrase de ma vie
 
DOUZE ALEXANDRINS 

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Tu es un grand jonc bleu et le bond d'un oiseau
tu es l'ascension et le retour d'ascension
tu mords avec les dents l'ourlet fermé du ciel
ton violon s'entend jusqu'au bout de tes doigts
tu accomplis le tour de ton être en entier
sur le front du désir tu mets un diadème
tu conjoins un instant le fauve et la fauvette
tout ton orchestre tient dans le fuseau d'un chant
tantôt chez l'épicier tu prendras des anchois
tu sens l'herbe d'été et la rage des fleurs
tu es où que tu sois ma première astronaute
tu es un tison blanc un tesson d'eau rompue
 
AU DÉSORDRE DE TA BEAUTÉ

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ça va la nuit tombe as-tu froid
non j'entends encor la lumière
ou peut-être son souvenir
et je vois l'odeur du café
se mêler doucement
aux parfums des tilleuls
ça va la nuit sur tes épaules
sème un lent frisson sonore
sur le plat dans l'obscurité
trois fraises rouges ont encor
le goût lumineux d'un baiser
ça va la nuit tout doux s'accorde
au désordre de ta beauté
 
ÉTRANGE ET BEAU

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1.
Oui quand la femme fume
tout au loin des locomotives
et des tisons de neige
dansent ensemble
c'est beau
et la brume naît ainsi
douce incertaine
 
2.
Quand elle fume
les longs fleuves s'évaporent
avec eux les steamers
et leur asthme sublime
et les poissons entrés
dans l'air frais et bleu
c'est beau
et la dentelle naît ainsi
voile de paupière visible
 
3.
Quand elle fume assise
et ses grands yeux penchés
sur l'écrin d'un secret
le danger de la mort
et la fleur du plaisir
se touchent de si près
qu'on dirait des siamoises
c'est si étrange
et ce qui est beau naît ainsi
utérin ambigu
 
APRES ELLE 

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Après elle mon dieu
repliez je vous prie
l'orchestre tout entier
la carte et la forêt
après elle rangez
la nuit et les soupirs
refermez les éventails
le galop des chevalets
remballez le tonnerre
l'orage et les éclairs
reléguez dans la marge
les vers et les élans de plumes
garez les avions
et leurs modèles
les oiseaux et les anges
ramassez les burins
les copies les copeaux
remisez les étoiles
au fond de leurs étuis
repeignez tout en noir
rabattez sur soi-même
la bâche de la vie

27/08/2013

Dialogue Jean-Claude Sanchez - Denys-Louis Colaux (4/6)

LES ENCRES MODÈLES (4/6)

Photographies : Jean Claude Sanchez
lien : http://www.jeanclaudesanchez.com/fr/accueil.html
Poèmes : Denys-Louis Colaux
lien :http://denyslouiscolaux.skynetblogs.be/ - http://denys-louiscolaux3.skynetblogs.be/
 
VRAI ?

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Le beau parfois me fait l'effet d'une incongruité, d'une rupture heureuse et brutale dans le navrant fil des choses.

C'est donc vrai, l'inélégance, la pluie sur le fleuve, le soleil sur le sable, le front de la libération de la ride, les fleurs piétinées, les coups de canif dans le contrat, la discourtoisie, le parfum musqué de l'adultère, le tableau lacéré, Mozart qu'on pulvérise, le vase de famille qui choit et se désintègre, l'aliénation de la chair, la goujaterie, le bâillon sur le verbe des voix, les papiers gras sur le gazon défendu, le sang dans la rue, les appels sans réponse, l'imprescriptible loi de la propriété ? Est-ce vrai, la faim inapaisée, le délire de faim, l'enflure des affamés, la débâcle des banquises, la panne de voiture dans les embouteillages, l’exiguïté des cages et des cellules, les rages meurtrières du colon, les foires au boudin, le fouet, la proliférante multiplication des cellules, le prix de la nudité et la location d'organes ? Est-ce que c'est vrai la possession brutale de l'autre, la frénésie de satisfaction, la camisole de force, l'homme placé sur secteur, le trou dans la couche d'ozone, la déportation des êtres, le déclassement des ancêtres, la fourrière humaine, l'instinct carnassier des dieux, le gazage des foules, le dégoût de la gueule, de la couleur, de l'odeur, du chemin de l'autre ? Est-ce que c'est vrai l'éternité fêlée de tout temps, les progrès considérables de la bâtardise, la porcelaine de toutes les certitudes à portée du premier éléphant venu, la nostalgie de l'innocence, la constipation métaphysique, l'épuisement des végétaux, la langueur des choses, la lenteur du gastéropode, la froide résolution du tueur à gages, le harassement, l'anémie de la planète, la corde au cou, le peloton, la pensée ratatinée, les idées en talons et bas résille sur le trottoir, la toxicité du tabac, de l'eau de mer, de l'air, du sexe de l'autre ? C'est donc vrai les chevaux tailladés, le chagrin des Indiens, la recrudescence des maladies vénériennes, la faillite des maladies vénusiennes, la liberté un peu entravée de la presse, le déclin du génie, l'avènement de la boursouflure, la pensée tarifée à la passe, partout les taches de la grossièreté, la déforestation, les aqueducs désespérément secs et le suicide des indigènes dépossédés, la voracité de Gérard ? C'est donc vrai le dégueuloir télévisuel, le gavage à l'octet, le triomphe de la muflerie, l'animal dénaturé, l'homme vide et désorienté, l'indélicatesse, le froissement du taffetas ? Vrai l'insensibilité, le développement industriel du ponce-pilatisme, la pommade contre les piqûres d'insectes, le venin comme remède à l'antidote, l'incorrection, la hausse du prix des objets, l'innocuité du nucléaire, Fukushima mon amour, le sacrifice des populations, la contamination de la contamination, les lieux sans musique, les endroits sans silence, les mouches autour de la grâce, la mort des cimetières, le jour redoutable de ta disparition ?
 
POURQUOI IL FAUT QUE TU DANSES

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Viens, mon Faon, mon Iris, je te ferai voir les violents bancs de supporters le soir au stade, je te régalerai du spectacle du con en transpiration, de la castagne sanglante entre les salauds de Bleus et les fumiers de Verts, viens, visitons les terribles égouts du monde, foulons les tapis rouges des dépotoirs et des favelas, entrons dans les palais et les palaces, dans les avaries et les nécroses du pouvoir, dans l'affligeant désastre des consanguinités guindées, prenons ensemble la mesure de la bassesse des géants, flairons la sanie dans les mains manucurées, viens, mon Brin, mon Agnelle, buvons la boue des pays sans puits, désaltérons-nous aux cloaques sublimes, regardons les yeux grands ouverts le fond rouge et noir des hôpitaux, viens, mon Ancolie, je te ferai sentir la ville rongée par les fumées, je te montrerai la course nocturne des rats humains, la pourriture sous le satin, je te ferai effleurer les dépôts de poussière et de suint sur le trottoir et voir les Michel-Ange qui ont repeint les plafonds de la pissotière, je te ferai humer le fond de sacristie et la lie d'évêque, les pauvres Jésus mal foutus agrafés sur des croix gammées, je te ferai voir la fillette à trente euros l'heure, la meute de frontistes lâchée sur le Musulman, le client qui salive à la vitrine, les gueules laminées du sida, le père abusif, la victime prédatrice et le bourreau giflé, je te ferai voir le livre déchiré. Je te ferai entendre le cri du poivrot le soir au fond de la ruelle, je te révélerai les cochonneries du bourgeois en goguette et nous dénombrerons les déchets sur l'eau sale du fleuve, les crasseux assoupis sous les ponts, nous rencontrerons Pierrot-la-pompe croché à son dealer comme un morpion à un poil, je te ferai voir le rayon de Pils au supermarché, la Syrie by night, le paquebot qui dégaze sous la ligne de flottaison, je te monterai l'oeil méprisant des élus, les glaviots de la haine, l'art meurtrier des revers de l'art, la fureur obscène des religieux que Dieu et Satan possèdent, viens, on marchera un instant devant l'usine à merde où le vieillard s'étiole, où l'évanescence toussote, où le rire enfonce le clou de son sceptre, viens ma Bergère, mon Etoile, je te ferai savoir pourquoi tu danses, pour il faut que tu danses, que sans cesse tu écloses à la danse, tu lèves cette bougie de toi dans la nuit, tu hisses cette dentelle de toi dans tout ce fer et cette rouille, pourquoi il faut, de tout le flambeau de ton âme, de tout l'étui de ton corps, de tout le pavillon de ton esprit, aspirer à la grâce, respirer son opium et le danser sans fin.

TROIS HAÏKUS

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1.
J'aime que le geste
sur la scène de la vie
sème un zeste d'aile

2.
Quand elle buvait
tout le lait de son visage
descendait en moi

3.
Sans Dieu désormais
je garde de la prière
le goût d'un ciel bu

DEUX QUATRAINS

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1.
Moi je suis du côté des oiseaux renversés
du côté de l'étoile et du livre sauvages
je suis un arbre vif vieilli en sa clairière
un lent accordéon rabat vers moi les biches
 
2.
Ma vérité mon théâtre c''est ma forêt
je reste là mon poème est une semelle
sur quoi léger j'apprends l'art de la suspension
et le sabot d'airain d'un lourd cheval de trait
 
LE BORD DE L’ÉTERNITÉ 

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Je fumais un havane
en l'écoutant respirer et je me disais :
"tiens le marbre respire"
Et tout l'encens de mon havane
montait vers le catafalque de Dieu
et je pensais :
" ah combien de musées
dorment en cette échine"
Sur ma langue bientôt
la saveur du tabac
faisait courir des fauves
et je songeais
" voila donc le bord l'éternité"

23/08/2013

Dialogue Jean-Claude Sanchez - Denys-Louis Colaux (3/6)

LES ENCRES MODÈLES (3/6)

Photographies : Jean Claude Sanchez
lien : http://www.jeanclaudesanchez.com/fr/accueil.html
Poèmes : Denys-Louis Colaux
lien :http://denyslouiscolaux.skynetblogs.be/ - http://denys-louiscolaux3.skynetblogs.be/
 
UN TABLEAU

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Quoi ...
une pièce d'Elgar
le concerto pour violoncelle ?
la sonate de Brahms ? 
celle de Debussy ?
je ne sais pas
je suis tout entier occupé
à regarder
deux visages posés
sur l'autel de leurs gestes
deux âmes descendues
dans ce  foyer intime
où la forêt du monde
se chauffe
à la braise de l'être
et je n'entends
en cet instant 
qu'avec les yeux
 
DITES, SANCHEZ

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Il ne peut pas être tout à fait malhonnête
dites Sanchez
celui qui aime les danseuses
et capte leur élan
de mot en route pour le chant
Dites Sanchez
il ne peut pas
celui qui devine l'astre et l'oiseau
l'hymne de lignes
en elles
non il ne peut pas celui qui
saisit en elles
cette once de divin
une pincée subtile
à quoi la mort de dieu
ne saurait causer préjudice
Il ne peut pas être tout à fait malhonnête
dites Sanchez 
celui
que cet ange réel
émeut
celui qui le recueille
et retient dans son geste
le songe et le joyau
qui s'y trouvent sertis
Celui-là ne peut pas
non c'est certain
être tout à fait malhonnête
et son regard
de leçons en leçons 
s'est éveillé
à la joaillerie
liquide
des corps de femmes
 
VIEILLE SŒUR

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J'ai souvenir de vous
o vieille nonne
vous sentiez le vinaigre
la bougie morte
et le vieux fauteuil solitaire
Jésus sur votre vieille épaule
faisait peser
l'enclume
de son calvaire
Au fil de votre voix brisée
biscuit sec et sonore
ainsi qu'à une corde à linge
je voyais sécher des silences
j'entendais frémir de longs blancs
Et lointain le tremblement de vos mains
fanées et jaunes
m'étreint encor le cœur 
 
O VOLUPTÉ

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Tu es le sujet de la majesté
o rose son apothéose
Tu es ce qui infuse
dans la vapeur nocturne
d'un rêveur inspiré
par la locomotive de ses songes
Tu es 
la forme matérielle
du parfum de jasmin
Tu es une chaise de pluie sur l'eau
un long bocal liquide
posé devant ma vie
Tu es 
dans la même javelle
le geste la trace de lait
la caresse et la senteur du savon
Tu es sur l'aube
la peau tiède de la buée
Tu es
la forêt qu'attendrit
l'appel nerveux d'un loup
Tu es
le rouge allé
avec le bleu s'étreindre
Tu es le doux et l'édifice de pétales
le violoncelle taillé
dans l'arbre à moelle  
Tu es celle par qui
la mort dans la salle d'attente
longtemps patiente
et 
maudit sa proie
 
AINSI VIT-ELLE

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Ainsi vit-elle
d'aile de soie de laine
et la lumière est avec elle
La vie descend et danse
au piano blanc de ses mains
et la nuit tremble et bêle
devant ses flocons de flanelle
Ainsi vit-elle
d'aile de soie de laine
et la lumière est avec elle
La vie fleurit de lierre
le fuseau de sa robe
et la nuit louvoie devant elle
entre louve et agnelle
Ainsi vit-elle
d'aile de soie de laine
et la lumière est avec elle
La vie la saisit et l'enlace
comme l'amour l'objet de son désir
et la nuit dans son lit
la reçoit ainsi que la mer un fleuve
Ainsi vit-elle
d'aile de soie de laine
et la lumière est avec elle
La vie s'étant penchée
vient se mirer en elle
et la nuit longuement
se réchauffe à sa fièvre
Ainsi vit-elle
d'aile de soie de laine
et la lumière est avec elle