10/05/2013

Juliette Lemontey

Juliette Lemontey

Le silence et une autre présence

Juliette Lemontey est une étrange et fascinante artiste peintre française née en 1975. Elle peint à l’huile sur de la toile de drap et fabrique ses pigments. Elle expose un peu partout dans le monde.

Il faut sans tarder se rendre dans son passionnant espace :

http://juliette-lemontey.com/

http://www.francetv.fr/culturebox/juliette-lemontey-peint...

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Dans la revue Miroir de l’Art (numéro 43), la peintre Juliette Lemontey révèle en quelques évocations subtiles sa conception de la peinture. Face à ce qu’elle appelle un « monde outrageusement iconoclaste », elle dépose les germes délicats, subtils, intimes de sa pensée picturale. « Ma peintre est l’expression d’un silence intime né de la confrontation avec l’autre. Révéler, élever, à travers cette toile, mon rapport avec ce monde outrageusement iconoclaste. Où l’étrange, souvent inattendu, parfois douloureux, glisse sous mes doigts, muet, enfin offert. Dans cette rencontre-abandon, je suis, je suis double, un couple. Faire corps et me retrouver. »

Par une sorte de filiation d’intentions, l’œuvre de Juliette Lemontey me remet en mémoire la coda du tout dernier film de Fellini, « La Voce della Luna ». Yvo Salvini, le héros, - lui aussi, de toute évidence, confronté à un monde outrageusement iconoclaste, met un terme au  film (et à l’œuvre du maestro Fellini) par ces mots simples et splendides : « S’il y avait un peu plus de silence, on comprendrait peut-être quelque chose ».

A3.jpgD’abord, Lemontey saisit par un double mouvement : son rejet catégorique à rendre le monde dans sa catastrophique abondance de tout et de rien et sa façon poétique, inédite, hypnotique d’incarner le silence. A rebours de ce qui s’écrit habituellement sur elle, je ne crois pas à l’absence des personnages de Lemontey. Au contraire, je les crois appelés à imposer une présence inédite, dans le subtil, à la limite de l’évanescence. Si à présent les organes de la communication sont absents ou presque évaporés dans ses personnages (les yeux, le nez, la bouche), c’est sans doute parce que le raffut stérile, le boucan assourdissant de la (prétendue) communication n’entre pas dans ses moyens d’approche. Sans doute parce que les moyens de reconquête de soi (sa quête essentielle) ne sont pas dans le tapage langagier, les affirmations, l’afflux des images. Regardez plutôt comment les mains, c’est-à-dire ce par quoi le peintre œuvre, sont présentes dans l’œuvre, comment elles étreignent, caressent, saisissent ou dissimulent. La peintre sert et honore le langage pictural.

Pour le silence, le poisson, qui navigue dans l’œuvre, semble en être la métonymie. Le poisson, l’être originel puisque la vie sort de l’eau, le poisson étrange et énigmatique, celui qui émet des phylactères blancs. Ou l’oiseau, celui dont le chant ne dit pas de mot, n’opère pas à propos du sens mais qui émerveille et séduit par ses flutées et ses trilles délicats. L’oiseau, l’exact opposé du bruit lourd.


A9.jpgL’absence ou l’évanescence des traits du visage n’annulent en aucun cas la présence mais invitent à une nouvelle forme de rencontre, une rencontre débarrassée de ses protocoles conventionnels et de ses moyens usuels. Cette absence et cette évanescence me semblent alors une intensification de la présence, une présence qui s’affirme ailleurs et autrement, une présence qui appelle autre chose, à l’écart du langage et de l’image. Quelque chose d’intérieur, d’invisible, quelque chose qui serait seulement perceptible dans la condition du silence. La rencontre de soi ? Objectera-t-on que cet art est alors fermé, intime, exclusif, indifférent à l’autre ? On aura tort. L’art de Lemontey, qui est éminemment personnel, est la proposition faite à l’autre (à moi, à vous, à nous) d’une façon singulière et différente d’être au monde et d’y prendre part, c’est une invitation au voyage dans le silence intérieur, dans l’eau ou l’air du silence. Une avancée hors des chemins balisés par la parole et les images.

Mais on sait, somme toute, que le regard n’est que superficiellement absent, n’est que visiblement absent de l’œuvre. Car l’œuvre, c’est encore et toujours la manifestation du regard de l’artiste. En outre, en gommant les visages, il semble bien que l’artiste table sur l’expressivité des corps, sur leur importance, il semble qu’elle investisse le sujet du corps, ce réceptacle étrange, organique et mystérieux, cette caisse de résonnance ou faire résonner et raisonner le silence, cette table d’harmonie. Cet objet-sujet qu’elle semble refuser de définir ou même de parasiter par le masque du visage.

Mais, pour l’essentiel, cette artiste qui peint le silence et le corps est un être qui nous invite à nous chercher et à nous penser, à nous taire, peut-être, dans l’intensité de la pensée, à nous souvenir aussi de notre chair et de notre corps qui peut-être se noyaient dans le bruit, l’opulent cinéma et les combats d’odeurs du monde.

L’œuvre de Lemontey est aussi une réflexion sur l’art pictural, sur l’approche de l’idée même du regard, sur l’évitement des stéréotypes (l’hégémonie du « miroir de l’âme »), sur une représentation neuve et inattendue, interpellante de la présence au monde. Elle nous invite à reconsidérer l’usage que nous avons de notre propre regard.

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