16/11/2015

Karine Burckel - Paris saigne

Les triptyques de Karine Burckel

P A R I S    S A I G N E

avec ceux que l'absence déchire

Il y a du sang plein Paris. Je l'apprends, épouvanté. Je n'allais plus dans Paris. Attiré, pris dans mes bois, mes chemins, hélé par la fine aiguille de mes chevreuils, la flexion des cimes au vent. Mais il y a du sang plein Paris et je me sens touché, frappé en plein torse. Je porte la main vers mon torse et c'est douloureux au toucher. Et l'évier de mes beautés se vide, et mes mains sont rouges. J'aimerais que ce ne fût pas le cas, j'aimerais pouvoir détourner les yeux, fermer les yeux sur l'Angola, sur la Syrie, la Turquie, la mer alourdie de cadavres, que sais-je, tout ce monde que la violence troue, lacère ou ensevelit. Mais le sang douloureux de Paris et du monde m'appelle. Et, insignifiant, sans foi, je réponds à cet appel impérieux, impérieux comme la vie et la désespérance. Il y a du sang plein Paris et je réponds par le mal que cela me fait de savoir une femme couchée sur le flanc, au bord d'un trottoir, au plein mitan de Paris, je réponds par l'effroi que cela me cause de savoir que, dans la salle de concert, des corps perforés se chevauchent, inertes, des corps blessés, des corps indemnes s'entremêlent dans la terreur et le sang. Des âmes hurlent dans Paris et ce hurlement passe au-dessus de mes forêts et se pose dans mon jardin, sur la fenêtre de ma chambre. Et j'aime désespérément des inconnus, des disparus. Je vais retourner bientôt dans Paris, je vais retourner voir Paris, l'entendre, la humer, prendre son frisson, sa musique, son halètement de fièvre. Je me retournerai sur les gens dans la rue, je regarderai les gens dans la rue, précieux, indispensables passants, je regarderai passer les Parisiennes, les Irakiens, les Africaines, ce gros Amerlaud pesant, cette troupe de couillons en liesse, je regarderai, sapée d'un foulard, la Musulmane qui passe, cheveux au vent la belle Marocaine. Je regarderai, en tendant peut-être les mains vers sa braise, ce cœur chaud de la France, ce cœur multiple. Je regarderai avec l'avidité d'un orpailleur qui vient de récolter une étoile d'or liquide. Je regarderai comme on regarde un mont menacé d'effondrement, une toile magistrale dont le vernis s'écaille périlleusement. Je regarderai comme fasciné on voit, droit sur son perchoir, le phénix à qui on ne la fait pas. Je reviendrai voir ce bateau qui tient tête aux flots, au malheur. Je vais retourner dans Paris, bientôt, avec ma fille, lui montrer cette monstrueuse et sublime fleur de pierre, ce pays de vraie chair, ce jardin du monde qu'une terrible laque de sang vient de remettre au milieu du grain de poussière de ma vie.

Les triptyques de Karine

Maintenant, pour vivre, pour tenir, pour tremper d'un peu d'humanité sensible, pour apaiser d'une once de beau la blessure de mes yeux, je veux un peu de grâce. Je veux qu'un peu d'étrange m'assaille, saisisse mon attention. Je veux des diamants solubles, je veux de l'invention mêlée de vrai, de la légende si proche qu'on dirait du linge au fil, des êtres qui passent dans l'espace singulier du rêve. Je veux le savoir-faire, le savoir-vivre de l'art après toute cette crapulerie exorbitante. Je veux le génie, la neige étrange de cette féminité selon Karine. Je veux de cette paix qui fait sonner le pouls comme un tocsin de paix. Je veux la grâce devant l'ignoble, le baume du beau sur la plaie. Je veux le jazz de ces trinités profanes et chaudes comme un restant d'été celé en soi, bien profond et définitif, inaltérable. Je veux que l'on me rende le courage de croire en l'inaltérable. Je veux jeter l'affront du beau à la barbe de ces poux. Je veux le nom de la grotte, l'adresse de la crypte où les femmes réinventent l'oiseau bienfaisant, pacifique de la nudité. La colombe enfiévrée de la nudité. Je veux de cet alphabet de chair par quoi réapprendre à écrire, toucher, effleurer, par quoi revenir au mystère inépuisable de l'autre. Je veux la suspension, le cessez-le-feu, la plume d'après l'ouragan, l'imagier essentiel. Je veux ce jeu à nouveau de la volupté transcendante, légère comme un entêtant parfum, je veux à nouveau le théâtre  de ces habits nus qui réconcilient avec la vie.

TROIS FOIS LA GRÂCE

a bur 1.jpg

a bur 2.jpg

a bur 3.jpg

L'oiseau de la nudité

a bur 4.jpg

a bur 5.jpg

a bur 6.jpg

Oui, vêtez pour que rien ne l'évente la vasque où vivent les idées, les songes, les poèmes et laissez au vent tout le pays de la sphinge, tous les lieux où monter et descendre, tous les endroits où sentir le présent sensible de la vie.

Capuche et pays de la sphinge

a bur 7.jpg

a bur 8.jpg

a bur 9.jpg

Le temps est là aussi de redescendre en soi, en sa cave, de reparaître au frontispice de son propre roman fermé, de revenir à ses secrets, de se laisser hanter et infuser par eux. De s'asseoir en bas du gouffre. Le temps est venu de descendre s'interroger tout en bas, très profondément et dans la perspective d'une nouvelle brèche vers la lumière, d'un nouveau filon d'elle.

Filon de lumière

a bur 10.jpg

a bur 11.jpg

a bur 12.jpg

11:57 Publié dans Karine Burckel | Lien permanent |  Facebook |

22/11/2014

Karine Burckel

K  A  R  I  N  E      B  U  R  C  K  E  L

(alias K.rine Burckel)

https://www.facebook.com/k.rineburckelphotographie?fref=ts
https://www.behance.net/KBurckel 

D e s  f r i s s o n s  d ' h u m a n i t é  f é m i n i n e

a Krine a.jpg    a krine b.jpg    a krine c.jpg

a krine d.jpg    a krine f.jpg    a krine e.jpg    a krine j.jpg

a krine g.jpg    a krine h.jpg    a krine i.jpg    a krine k.jpg

Hier soir, en regardant, après la diffusion du Dernier Métro, un film documentaire consacré à l'excellent Truffaut, j'ai entendu ces propos du cinéaste qui m'ont ravi : "le cinéma, c'est faire faire de belles choses à de belles femmes". Ces propos simples et lumineux, ai-je pensé plus tard, feront une belle introduction à mon papier sur Karine Burckel. La beauté féminine, - hors de ses fastidieux apprêts, de ses formatages eugéniques, de ses polissages, de ses orientations mercantiles et de ses asservissements -, Burckel la fréquente, la capte, l'invente. Elle apporte son remarquable grain à la cause de la beauté des femmes dans la photographie.

Attention, l'oeuvre exhale un vrai et capiteux parfum d'art, elle transporte avec elle une vaste connaissance. Parlons un instant peinture. On peut d'un instant à l'autre, en flânant dans l'oeuvre profuse de Burckel, songer à Egon Schiele, au surréalisme ou à Anders Zorn sans que jamais la signature personnelle de l'artiste ne se désavoue.

a Krine 4.jpg

Je me suis récemment, très longuement perdu, égaré et trouvé à mon aise dans le bel espace photographique de Karine Burckel. Ce qu'elle cherche dans la capture de l'image féminine, c'est autre chose que la  stricte beauté formelle, autre chose que la perfection technique, ce qui est l'objet et le sujet de sa quête, c'est quelque chose de supérieur, de plus essentiel, de plus troublant aussi. C'est une humanité ensorcelante, une humanité en étonnant équilibre entre l'émotion qu'elle provoque et la prise de distance vis-à-vis de tout aguichage. Sur l'oeuvre règne une créativité féminine, un de ces savoirs particuliers capables de brasser dans le même bain le sensuel, l'existentiel, le spirituel et l'intense de l'être. On touche, dans ce noir et blanc chaleureux, à la braise de l'être. La beauté selon elle est une beauté proche, sans arrogance mais pourvue de mystère, d'une spiritualité débarrassée de religion. La beauté, chez elle, est une présence proche, tiède, à température du corps et du mouvement, sans recette chimique, npn pas nature mais poétique. Car oui, le travail (rien, en art, ne s'obtient sans un savoir) dans la lumière et dans l'obscur est ici remarquable, subtil. Le rhéostat de la lumière, chez Burckel, est sensible comme un souffle qui se conforme et se moule au rythme des émotions. Cette manière de transposition fonctionne merveilleusement. Burckel semble opérer à partir d'un laboratoire expérimental (oui, le travail ici sent aussi l'aventure, le grand large, la prairie du songe, le jardin de la vie intérieure, les mondes souterrains) duquel elle fait jaillir ces femmes qui nous émeuvent et nous charment, nous touchent, nous attendrissent, qui sont pour nous, dans un temps comme suspendu, des sœurs de l'Invitation au voyage, des frissons de poésie. Mais dans cette totalité féminine mise en images, on dirait qu'un fil conducteur magique relie, après avoir trouvé des parentés entre elles, La Mireille dite "Petit Verglas" de Paul Fort, la sainte de l'abîme de Nerval, la Passante de Baudelaire et la Barbara de Prévert. On se sent en phase, dans cet imagier, avec quelque chose qui chante, chuchote, murmure des poèmes enflés de présence féminine. Je veux dire en cela que l'image n'est pas une fin, qu'elle est davantage une porte, un accès à un univers. 

A Krine 2.jpg     a Krine 3.jpg

a Krine 5.jpg     a Krine 12.jpg     a Krine 13.jpg

Plus proches de la réalité que du fantasme, mais un peu divines quand même, un peu ensorcelantes, elles baignent dans l'eau tiède du vraisemblable, du quotidien augmenté d'un indice de poésie, d'étrangeté parfois. Ce sont des femmes vraisemblables, semblables aux vraies femmes, à des femmes qui, un instant, sans renier leur condition humaine, s'accordent à un souffle de poésie, à une pointe de magie. L'attrait de Burckel (un d'entre ses attraits) est de flirter avec le réel, juste un peu au-dessus de lui, de semer sur les choses grâce à l'intervention de son art un pincée mesurée de merveille, afin que la femme obtenue ne soit pas une trahison de la femme, afin la femme obtenue ne soit pas une négation de la femme, mais une chanson, un chant, parfois allègre, parfois douloureux mais toujours inspiré, toujours parent de l'irrésistible chant de la sirène. En fait, il me semble que Burckel comprend qu'il est inutile de chercher à embellir la femme, il suffit parfois d'avoir le talent de recueillir ce qu'elle est et l'aura qu'elle émet.

a krine l.jpg    a Krine 22.jpg    a Krine 16.jpg

a Krine 21.jpg    a Krine 23.jpg    a krine m.jpg    

A Krine 1.jpg    a Krine 18.jpg    a krine 6.jpg

Tout ceci est un travail d’orfèvrerie et de mise en scène dans la lumière, dans la présence. Burckel saisit la présence avec le corps quand souvent, c'est le vase, pauvre métonymie du corps, que le photographe capture. Burckel va chercher la fragilité, la sensibilité, quelque chose du souffle de l'être, elle va quérir, cueillir son état, la température de son âme. Ceci n'est pas accessoire. Car même lorsqu'elle saisit la beauté séduisante des formes féminines, elle ne la dévêt jamais de son humanité singulière.

a krine 7.jpg     a Krine 8.jpg

Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
Est Large à faire envie à la plus belle blanche ;
A l'artiste pensif ton corps est doux et cher ;
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.

...

Et quand descend le soir au manteau d'écarlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.

(Extraits, Charles Baudelaire, A une Malabaraise)

a Krine 11.jpg     a Krine 15.jpg

a Krine 14.jpg     a Krine 17.jpg

Nous ne sommes pas ici dans les navrantes panoplies de la suggestion, dans cet absurde univers du sourire aguichant. Nous ne sommes pas dans les avenues commerçantes. La femme est suivie, accompagnée, rejointe dans tous ses états, envol et effondrement, détresse et volupté, tension et détente, tendresse et égarement, ferveur et solitude. Un hublot nous est ouvert sur le monde intérieur et sur le baromètre affectif de la femme. 

a Krine 19.jpg

a Krine 20.jpg

Burckel sert la féminité. C'est une Doña Quichotte, une fille chevaleresque. Mais sans frilosité, sans œillère, le sein n'est pas couvert, la chatte est appelée chatte. Mais la brûlure de l'être est là, sa fêlure, sa grâce, sa musique, son désarroi. Sa porcelaine délicate. Le solide de ses os. La corde tendue des nerfs. La convulsion existentielle. Le destin est là, dans les albums de Burckel. Avec Burckel, à l'écart des jeux complaisants de la nudité, voilà la femme en prise avec le destin, avec elle-même, sa matière, son essence, les regards posés sur elle et les regards qu'elle pose sur son monde. C'est comme une sonate, on sort de là avec, outre un vrai ravissement, quelque chose qui opère à l'intérieur, qui sonne en écho, une sorte de leçon sur l'odyssée secrète des femmes. Autre chose, on s'en doute, que d'être une Pénélope en patiente attente. Ici, on ne connaît ni l'innocence, ni la trivialité, ni les bas instincts, on franchit tous ces obstacles avec les soutiens de l'audace, de la poésie et de la liberté.

a Krine 9.jpg     a krine 10.jpg

a Krine 24.jpg

11:10 Publié dans Karine Burckel | Lien permanent |  Facebook |