24/01/2016

Claude Donnay - Ressac - Editions MEO, 2016

CLAUDE DONNAY - RESSAC

a claude donnay ressac-1c.jpgJe lis Ressac, du poète Claude Donnay, un pays. Flux, l'écriture est ronde, suave, parfumée, amoureuse, chargée d’épices, allègre, l'homme savoure le monde, le hume, en éprouve la soie, les velours noirs. J’entends parfois la lyre éluardienne, caressante et libre. Avec des coulées savoureuses, agréables, parfumées. Le poète, - en la singularisant, en la mettant en musique, en la peignant et en la laissant percoler en lui -, communie à la beauté des choses. Recueillie, alchimisée, la beauté forme une étoile intérieure.

L'intime se pare de lumière

Les choses sont subtiles dans le domaine du poéte. Les liens entre elles sont ténus, ourlés d'un fil fragile : invention, désir, état du rêve, utopie, vrai.

Un pinceau retouche le jour. (...) Une main repeint une vie endormie

Reflux. Le poète n'est pas dupe. A l'arrivée, au flux du train, son bouquet de désespoir n'est pas reçu. Au reflux du train, le poète n'embarque pas, il n'est pas de ce voyage. Il est autre, seul. Mais cette solitude est traversée par un regard, par la grâce de l'évocation, par la grâce alchimique de transmuer le désespoir en lueur, le réel en art.  

Dehors la lune arrondit son masque vénitien sur le mur clair de l'oubli.

Le poète n'orchestre pas. Il ne dirige pas.

Dans un grenier de toiles et de livres, revêtu de mon manteau de cendres, à cultiver une solitude lumineuse entre les parenthèses d’un temps qui lance les dés à mon insu.

Mais il produit une note bleue, elle n’appartient qu’à lui, si le poète n’existe pas, cette note n’entend jamais le jour, n’atteint jamais l’oreille de personne. Le poète est un prodige infime. Le beau recueil de Claude me fait songer au dernier film de Fellini, La Vocce de la Luna, au portrait du poète Ivo Salvini que propose le cinéaste italien. C’est un genre de beau Salvini, céleste avec la lune et profond dans les voix souterraines qu’il perçoit, que le recueil de Claude Donnay donne à voir, à percevoir, à sentir, à entendre. Autre regard, autre façon d’éprouver, de produire de la lumière, d’être sensible au monde, de créer des chœurs dans les mots et les sensations, d’aimer, d’être seul, de faire silence (la poésie peut être une forme noble, élevée du silence), d’entendre des voix inouïes, de passer le monde au tamis de son âme, de sentir le mouvement (sac, ressac, bas, haut, solitude et nombre, lucidité, espérance). Autre manière d’attendre, de se souvenir, de se consumer. Avec ce petit plus, cette étincelle dans la nuit. C’est un portrait passionnant, tout en nuance, en subtilité, en élégance du poète que propose Claude Donnay. Son poème exalte cet état de lucidité hallucinée qui hante et anime la poésie. Le balancement poétique est là, physique et sonore : plainte, bercement, silence, chant, avancée, recul, sensualité, mélancolie, oscillations de l’arbre au vent, de l’oiseau au ciel, de l’être entre son rêve et sa clairvoyance, mouvement vital de l’homme attentif aux injonctions de son océan intérieur, oscillation du pont de cordes qui relie les pouls distincts du jardin secret et du verger blessé du monde. Ce Ressac est encore un chant d’amour et d’estime consacré à l’espace insulaire original, unique, de l’être posé dans les houles, les fracas ou l’huile paisible du monde et une célébration de la liberté indispensable, fût-elle douloureuse, cette liberté de créer, d’absorber et de restituer, d’inventer les instants de la vie. Claude jette, comme un filet sur quelques mètres de la mer immense, un filigrane poétique si précieux dans la chair sourde et aveugle de l’absurdité du monde.

Quand je regarde dans la fenêtre, c’est toi que je vois, pas le ciel, pas le soleil, pas même l’oiseau sur la branche. Je t’écris le silence qui m’habite, une parole blanche de patience et de retenue. Je t’écris le silence d’une musique en équilibre sur le bord de mes oreilles. Elle hésite à s’envoler. L’air qui tremble dans le matin peut-il la porter ? Rien n’est impossible, chante l’oiseau sur la branche, mais la musique sait qu’elle n’est pas un oiseau, juste un silence qui se cherche des ailes. Quand je regarde dans la fenêtre, c’est toi que je vois et ces mots silencieux posés sur tes épaules comme des oiseaux ou des anges tombés du jour.

13:19 Publié dans Service de presse | Lien permanent |  Facebook |

22/01/2016

Francis Denis, auteur (et peintre)

Les Saisons de Mauve ou Le Chant des Cactus

Francis Denis – Editions Delatour France

a francis.jpegJe suis dans les nouvelles de Francis Denis. Je vous ai parlé de lui déjà, de sa peinture. Francis Denis : peintre et auteur. L’un et l’autre, écrivions–le d’emblée, avec la même crédibilité, avec le même talent singulier, inquiétant, désarçonnant, convaincant. Voyons aujourd’hui ce qu’il en est de son recueil de nouvelles, Les Saisons de Mauve ou Le chant des Cactus. Des nouvelles serrées, cambrées, incisives, rapides, sur une couleur dominante funèbre. Il y a là-dedans des impressions d’apocalypse, de jour d’après, d’effondrement, il y a un périlleux fil de fer tendu par-dessus le destin et un danger de chute de l’être imminent et permanent. Quelque rares fenêtres. Mais l’atmosphère générale est au cauchemar, au choléra mental, au désastre. Il y a ce passionnant fantastique existentiel dans lequel s’insinuent furtivement, par indices subtils, les ombres délétères et admirables de Mary Shelley, de Howard Philip Lovecraft, de Claude Seignolle ou de Pierre Boule. Ce fantastique-là, celui de Denis, est comme original, établi, enlisé dans le vrai, dans le réel et apparaît d’autant plus inquiétant et efficace. Il y a ce halo de fable et de légende oblitéré par l’empreinte digitale du vrai, de l'immédiat. Il y a l’être dans ses méandres, ses phantasmes, ses esprits, ses amours avortées, ses désordres, dans les remous de son parcours. Et les choses sont souvent portées par une vigoureuse écriture expressionniste, chargée, syncopée, enflée d’analogies, de métaphores insistantes, étranges, déconcertantes, poétiques. Dans le fantastique tout à fait contemporain, le désarroi, le dépit existentiel, dans l’horreur, dans le sentiment de culpabilité, dans le crime, dans l'imaginaire, dans l’art de rejouer l'Héautontimorouménos baudelairien, Francis Denis impose cette écriture expressionniste, profuse et noire, syncopée, hallucinée, débordante, en formidable crue. Dans ces fables qui vont de l’intime à la vie collective, dans ces fables sanglantes, métaphysiques, drues, âpres, douloureuses, le symbolisme et le vrai, le poétique et le réel brutal, sont engagés ensemble dans le récit et le secouent, l’enflamment, l’effraient. Cette trentaine de nouvelles constitue une sorte de traversée accidentée, pénible de la forêt de l’existence, une forêt multiple, une forêt de hautes futaies, de feuillus sombres, de buissons ardents, une forêt avec ses pentes de calvaire, ses anfractuosités, ses haltes, ses feux de bois. Il y a, dans la forêt de cette suite de nouvelles brèves, un retour au sauvage, une descente dans les lieux impénétrables, les traces de sang du passé ou de l’instant présent, les légendes, les fables, les loups, les vieilles peurs irraisonnées, les angoisses justifiées, les chasseurs, les prédateurs et les proies, les retours d’instinct, les clairières quelquefois. C’est ce que fait Denis tout au long de son recueil, il marche dans la forêt de l’existence. Les récits qu’il en tire, - affreux, inquiétants, tordus, sublimes, désespérés -, sont passionnants. Entre l’œuvre conçue à partir de tissus humains , le meurtre sauvage de l’éditeur et de sa secrétaire par un auteur impublié, quelques amours assassines tragiques et sinistres, des traces d’enfance maculée, les bonds saisissants dans le temps, la quête de liberté et d’autonomie, les désirs dévorants, l’effroi de l’enlisement, le temps métaphysique et poétique d’un deuil vécu par des adolescents, Francis Denis jette un regard terrible, étrange, déconcertant, lucide et halluciné, enlevé par une geste littéraire ardente sur le chemin d’ombres, d’amour et de mort, de, peurs et d’étincellements du destin humain. Et ce je dont il use souvent, ce je est définitivement un nôtre. Dépaysez-vous dans une rencontre avec vous-même. Déniaisez-vous à la lecture de ce recueil insolite et dérangeant, exaltant. 

22/02/2014

Rue des Brasseurs - Denis Riguelle

a brasseurs a.jpgRUE DES BRASSEURS

Je termine, sur une impression favorable, la lecture du premier roman de Denis Riguelle, Rue des Brasseurs, paru chez Weyrich, dans la collection Plumes du Coq. D’emblée, je fais peu de cas de la veine régionaliste de ce thriller, c’est à mes yeux une simple anecdote. Je dépose de suite ce qui, sans tout à fait me dissuader de poursuivre ma lecture, m’a déplu : des irrégularités de style, parfois une prééminence du détail et de l’anecdote, de vaines digressions qui parasitent parfois la dynamique de l’ouvrage, une agaçante pluie d’onomatopées. Pour le reste, le thriller est assez bien troussé. La mécanique se donne sans effet au démarrage mais je me sens, par je ne sais trop quel cheminement, dans le bâtiment d’un labyrinthe qui me rappelle l’excellent Short Cuts de Robert Altman. Cela doit tenir au principe de la construction. Les choses se mettent en place. Habilement, elles sont d’abord placées dans le quotidien, elles se vivent sans relief particulier. Mais insidieusement, un poison altère le goût des choses et la nature des relations, génère des emboîtements, des convergences et des leurres, il y a une réelle habileté du scénario, les personnages émergent. Franz, le professeur épié et sauteur en longueur, Marc, le veuf qui épie et moucharde, la jeune historienne de l’art en pantalon rouge que Franz heurte avec son véhicule, le père flic de cette femme, son frère, les proches et les collègues de chacun d’entre eux…se livrent, s’évitent, s’ignorent, se rencontrent par courts épisodes  C’est un ouvrage sur la suspicion, la rumeur. Fenêtre épiant une fenêtre, délire d’interprétation. C’est un ouvrage sur le délire insinué dans le cours de vies ordinaires. Le malheur, la solitude, l’obsession pathologique de la pureté ont rendu un homme dangereux. Le crescendo est conçu avec talent. La toile d’araignée qui lie les protagonistes est serrée et génère un savant jeu d’influences. Là, indiscutablement, la sauce prend. L’ouvrage, dans une belle accélération, est mis sur orbite, le lecteur entre dans le mouvement. Tout converge vers la Rue des Brasseurs. D’une fenêtre l’autre, du délit au salut. Dégâts collatéraux. Plus question de reposer l’ouvrage avant la dernière ligne.  La tension dramatique n’est pas liée à l’identification d’une culpabilité mais aux effets d’un trouble psychique. Le personnage de Marc Barbot, le veuf, me paraît, dans sa singulière conception, - à l’écart des stéréotypes -, constituer la force motrice de ce thriller. J'ai en outre noté, en couverture, une très belle photographie de Sarah Joveneau.

10:36 Publié dans Service de presse | Lien permanent |  Facebook |